Surface et profondeur

Faits et émotions


Faits.

Ils étaient dans un bar. Elle était assise en face de lui, elle buvait un thé à la menthe et lui un Orangina. Il lui parlait de philo. Au début, le bruit autour d’eux n’était pas dérangeant, ils avaient choisi un endroit calme pour pouvoir discuter. Ils y étaient allés en milieu d’après-midi, juste après les cours. Les lieux étaient sympas, ils n’y étaient pas retournés depuis plusieurs mois. Un de leurs profs était assis dans un autre coin de la salle, il parlait très fort, en anglais, avec des gens qui parlaient très fort, eux aussi. Elle avait froid. Tout en l’écoutant, elle regardait ses mains jouer avec le petit sachet de sucre qu’elle n’avait pas versé dans son thé.

Il s’employait à lui définir un concept du langage qu’elle lui avait demandé de lui expliquer. Il lui avait proposé de l’accompagner à une conférence sur ce thème le vendredi suivant. Elle avait accepté.

Le temps passait vite quand ils étaient ensemble. Ils avaient toujours tant de choses à se dire. 

Après avoir réglé au comptoir, ils avaient décidé d’affronter le froid et de marcher un peu. Elle lui racontait ce qu’elle écrivait à ce moment-là. Tout en prenant des détours pour rallonger le chemin du retour, ils s’amusaient à modifier son roman pour en enlever tout aspect rationnel. Elle le trouvait vraiment très drôle.

Puis, ils étaient rentrés chez eux en début de soirée, avaient préparé leur dîner, échangé sur leur journée du lendemain, rangé un peu, puis s’étaient couchés l’un contre l’autre, comme chaque soir.

Illustration par Maya Scotton

Émotions.

Il y avait comme une vibration. La lumière tamisée créait de l’intimité. Il avait du sucre dans la voix, elle lui répondait d’un sourire parfumé à la menthe. Par souci de précision, il prenait le temps de faire des pauses entre chaque idée. Chaque fois, la complexité montait d’un cran. Il connaissait sa soif : son discours avait chez elle l’effet d’un éveil mental. Il stimulait son imaginaire. Son esprit vagabondait entre le problème du dédoublement fonctionnel chez la personne morale et l’environnement qui les entourait. Elle devait lire sur ses lèvres pour boire ses paroles. Elle pensait aussi aux frissons sur sa nuque que créait le courant d’air d’une fenêtre mal isolée, à leur prof dont la voix raisonnait dans son dos dans une langue étrangère, à ces gens qui riaient à ses propos – que pouvait-il bien leur dire de si drôle ? Pour faire abstraction de ces choses inutiles, elle fixa son regard sur le petit sachet de sucre qu’il tournait dans tous les sens, imagina sa main dans la sienne, tourna à nouveau son attention sur lui. Ils échangèrent quelques mots silencieux grâce aux mouvements imperceptibles des muscles entourant leurs yeux. Puis elle comprit où il voulait en venir, fit oui de la tête. 

Dehors, la créativité était à son comble. Elle lui confia ses doutes, il les éloigna par l’abstrait. Il la fascinait.

Leur quotidien était bercé par la légèreté. Ensemble, ils sublimaient les gestes simples et en faisaient l’essence du bien-être. La nuit tombée, l’esprit calmé, elle posait la tête sur son épaule et laissait le sommeil l’emporter.

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