La toile de fond
Tentative expérimentale naturaliste
S’il y a bien une chose que les hommes font depuis des millénaires, c’est mettre des murs à leur espace vital pour se séparer de la nature hostile. Toute chose n’étant pas à sa place était vite rejetée ou simplement tuée. La famille des arachnides fait partie de cette catégorie, à mon sens, fort méprisée. Toujours perçue dans l’opinion populaire comme un signe de malpropreté, voire d’insalubrité. Certaines espèces peuvent être moches, velues et dangereuses. C’est vrai qu’elles sont répugnantes avec leurs pattes poilues, leurs dents prêtes à vous dévorer, ces paires d’yeux à vous observer sous tous les angles ! Pire créature qui soit ! La méthode la plus expéditive est de l’écraser.
Personnellement, je ne pense pas comme ça. Pour dire clairement, j’aime bien ces bestioles. Victor Hugo pensait la même chose avec J’aime l’araignée, j’aime l’ortie :
J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,
Parce qu’on les hait ;
Et que rien n’exauce et que tout châtie
Leur morne souhait ;
Parce qu’elles sont maudites, chétives,
Noirs êtres rampants ;
Parce qu’elles sont les tristes captives
De leur guet-apens ;
Parce qu’elles sont prises dans leur œuvre ;
Ô sort ! fatals nœuds !
Parce que l’ortie est une couleuvre,
L’araignée un gueux ;
Parce qu’elles ont l’ombre des abîmes,
Parce qu’on les fuit,
Parce qu’elles sont toutes deux victimes
De la sombre nuit…
Passants, faites grâce à la plante obscure,
Au pauvre animal.
Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,
Oh ! plaignez le mal !
Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;
Tout veut un baiser.
Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie
De les écraser,
Pour peu qu’on leur jette un oeil moins superbe,
Tout bas, loin du jour,
La vilaine bête et la mauvaise herbe
Murmurent : Amour !
À quoi bon les détester en soi, elles sont des créations du Tout Puissant (de l’univers pour les agnostiques). Surtout, je ne peux m’empêcher d’imaginer la sensation que doit ressentir cette créature innocente sous la semelle de ma chaussure : tous ces membres qui s’écrasent, ces pattes qui se brisent, ces yeux qui éclatent sous la pression de votre pied, l’impression de se prendre la lune en pleine face ! Ou alors, préférez-vous voir leurs entrailles étalées sur le sol ? Que vous ont-elles fait ? Doit-on les mépriser parce qu’elles sont hideuses ? Aimeriez-vous être réduit au stade de créature sans défense où un être, semblable à un dieu, vous ôte la vie sans raison, et s’amuse à vous torturer en vous enlevant un pied par plaisir sadique, pour vous laisser la vie sauve avec une jambe ou un bras en moins, s’il est généreux ? Je ne pense pas que cette sensation vous serait agréable, croyez-moi.
Étant moi-même quelqu’un de pas très beau, je prend la défense de ces petites bêtes tout à fait semblables à moi dans le fond. Pourquoi les mépriser, elles ne m’ont rien fait de mal. Même si leur apparence m’impressionne, tout comme je dois leur faire peur, je les accepte comme êtres vivants avec des sentiments (je ne sais pas si elles en ont, mais je me plais à le penser). Quand quelqu’un en tue une devant moi, ça me met dans une colère noire. Combien de fois ai-je incendié mon père ou un camarade pour avoir assassiné une de ces si petites bestioles. Lorsque j’en aperçois une, je la sors dehors, ou alors quand elle est petite je la laisse en liberté. C’est d’ailleurs une cohabitation tout à fait pacifique et amusante qui s’installe entre elles et moi.
Ce sont des araignées diurnes de petite taille. La longueur de leur minuscule corps varie de 1 à 25 millimètres. Les pattes sont généralement courtes et fortes, et les pattes avant sont parfois enflées. J’ai pris la peine d’étudier mes colocataires. Elles sont très discrètes, jamais aucun souci. Il y a un deal voyez-vous : je les laisse, et elles me débarrassent des nuisibles (moustiques et mouches). Je trouve le compromis plutôt abordable, d’autant qu’elles ne tissent leurs toiles qu’en haut de mes étagères, un endroit que personne ne regarde. Quand elles font ça sur mon bureau ou sur mon ordinateur, je les replace gentiment en haut d’un meuble. Quand je travaille sur des travaux de philosophie compliqués, il y en a toujours une pour monter sur l’écran et me regarder en action. Sans doute doit-elle se poser des questions. Parfois, je m’arrête de taper les touches du clavier pour les observer. J’ai toujours l’impression d’en apprendre plus en les voyant de mes propres yeux qu’en lisant des livres ou des articles. Cette façon gracieuse de se déplacer avec leurs petites pattes et leurs sauts de plusieurs centimètres quand elles sont affolées, c’est le plus beau des ballets. Je m’amuse à faire le chef d’orchestre en les affolant un peu. Ça bondit comme une ballerine, ça tisse comme un vrai couturier !
Étant donné que je passe le plus clair de mon temps dans ce monastère me servant de chambre, et que je ne souhaite pas être dérangé, elles sont une présence distrayante. Voir comment elles vivent au milieu de mon monde me plaît. Je les ai nommées en fonction de leurs positions (je n’ai que ça à faire entre quelques devoirs). Voici une liste d’exemples non exhaustive :
Tout d’abord, il y a Gally. Elle se situe sur l’étagère à gauche à l’entrée de ma chambre. Une grosse armoire dans un bois sombre appartenant à mon oncle dans sa jeunesse et où il entreposait des petites voitures de collection. Aujourd’hui j’y range principalement mes mangas. L’intégrale de Berserk (de feu Miura sensei), l’intégrale des Highscool of the dead (de feu le scénariste dont je ne me souviens plus le nom) et plusieurs autres séries terminées. En haut, sur la dernière étagère réside Gally, derrière le volume 6 de Gunnm Mars Chronicles (il n’en sort pas souvent). Gally, dans sa position ne sert pas à grand-chose, les mouches ne vont pas par là, mais elle aime sa position. Elle n’en bouge pas forcément, mais quand j’ai le dos tourné, elle disparaît !
Ensuite, en haut de mon lustre de petit avion (vous savez, je n’ai pas le temps de changer ma décoration ; c’est surtout que je ne sais pas quoi mettre), il y a Gina, comme la sœur de Tony Montana de Scarface, mais dans le cas présent c’est plus en référence à l’amoureuse de Porco Rosso. Elle par contre, ne reste pas sur son hôtel Adriano à ne rien faire. Je l’aperçois s’emparer des nuisibles dans son filet. La proie gigote. Puis elle arrive et lui saute dessus.
Pour finir (même si ce n’est pas vraiment la dernière), on trouve Molly. Elle se balade au-dessus de mon meuble blanc sur le coté droit de mon lit. C’est un peu le rayon littérature classique de la pièce, Molly a bon goût car elle a pris comme repère Ulysse de James Joyce. A contrario du personnage éponyme, elle se balade souvent au-dessus de Byron et Chateaubriand. Les Mémoires d’outre-tombe servent de terrasse, je la vois inactive dessus. C’est une véritable épopée à laquelle elle se livre chaque jour. Escalader Hemingway, descendre par Sartre. Contourné Faulkner, se prélasser sur Camus. Voyager sur Céline, s’éduquer sur la vie avec Perec. Je dois avouer que si elle avait une réelle capacité d’apprentissage, elle serait la plus intellectuelle de toutes (et dieu sait que j’en serais fier).
Leur parcours autour de choses qu’elles ignorent en devient passionnant. Avancer dans un monde minuscule entouré de géants qui vivent sans rien remarquer de leur prestance. Tous ces livres auraient bien l’allure de la ruine d’une ancienne civilisation, oubliée et disparue, dont les derniers potentiels héritiers errent sans rien en savoir. Mais est-ce vraiment important qu’elles ne sachent rien finalement ? Quelle douleur que d’avoir le fruit de la connaissance en nous, si nous pouvions leur épargner tout ce que ça implique. Alors laissons-les vivre dans l’insouciance et la sécurité.