La toxicité dans le couple
Quels problèmes, quelles solutions ?
Le couple monogame exclusif est la forme standard des relations amoureuses de la société occidentale contemporaine. C’est donc lui qu’il faut analyser en profondeur, et affermir ou remettre en question sur certains points, si d’un point de vue de santé publique, nous souhaitons des relations saines et épanouissantes pour toutes et tous. Comme nous l’avons déjà dit, l’amour et la sexualité concernent absolument tout le monde. Proposer un seul standard pour tout le monde semble donc une ambitieuse gageure. Par-delà les couples traditionnels qui fonctionnent très bien, et outre les terribles violences qui s’y rencontrent parfois, un nombre croissant de personnes se disent insatisfaites et frustrées de leurs relations amoureuses et sexuelles. Tâchons donc d’examiner, en nous-mêmes et en société, les causes qui font que certains couples traditionnels fonctionnent tandis que les autres échouent plus ou moins gravement, et envisageons des manières nouvelles de faire s’épanouir nos relations.
Illustration par Maya Scotton
The Game
The Game est un livre bestseller publié en 2005 par le journaliste américain Neil Strauss, et a pour thème « l’art de la séduction », ou « pick-up artistry » en anglais. Ce livre et ses ventes sont révélateurs de plusieurs choses sur les relations amoureuses et sexuelles dans le monde occidental contemporain. Tout d’abord, de nombreux hommes semblent très demandeurs de conseils pour obtenir une ou des relations de couple traditionnel, allant jusqu’à payer pour assister à des conférences ou des séances de coaching. En outre, la séduction est vue comme un jeu, et semble plus importante que les relations auxquelles elle est censée mener. Enfin, The Game cristallise une idéologie misogyne. Les femmes y sont vues comme des objets utilitaires remplaçables, et même les plaisirs de l’amour et du sexe y sont relégués au rang de corvée. C’est à se demander pourquoi les séducteurs tiennent tant à séduire. Mais ça serait les confondre avec les incels (quoiqu’ils se retrouvent sur beaucoup de points, dont notamment la misogynie). Les séducteurs aspirent à asseoir une autorité qu’ils estiment leur être due par nature, et ressentent une intense frustration quand ils y échouent. Ils sont donc victimes de leur propre piège : ils instaurent une forme d’échec auquel ils sont condamnés par leur mauvais traitement des femmes et des relations. Il est intéressant de remarquer que dix ans après l’avoir publié, Neil Strauss s’est marié et a publiquement renié The Game. Pourtant l’ouvrage reste très en vogue chez les séducteurs. La normativité du couple monogame exclusif nous pousse tous à des choses qu’on ne ferait pas forcément sans elle. Les séducteurs ne sont qu’un exemple frappant, mais nous sommes tous victimes de ces pressions sociales qui ne nous conviennent pas toujours.
Un jeu dangereux
Oui, il y a des couples traditionnels pour qui ça fonctionne très bien, et il y a de quoi s’en réjouir ! Mais il y a aussi des couples dans lesquels les choses ne se passent pas bien du tout, et il y a largement de quoi s’en attrister. En 2019 selon le Ministère de l’Intérieur, les violences au sein du couple ont été à l’origine de 272 décès. Un humain peut parfois absorber une très grande toxicité avant de trépasser. Il est donc évident que ce ne sont pas seulement 272 personnes par an en France qui subissent des violences, mais beaucoup, beaucoup plus. Les causes de ces violences, le plus souvent envers des femmes et venant d’hommes, sont multiples ; mais il ne fait guère de doute que la notion de couple monogame exclusif n’arrange pas les choses quand la violence s’installe. Le couple est supposé être corrélé à l’amour, mais ce n’est pas ce qu’on observe. L’amour peut bien s’en aller, et les liens maritaux, financiers, familiaux, etc., demeurer. C’est que le divorce, c’est mal vu et c’est compliqué. C’est que l’autre pourrait ne pas accepter la situation et devenir menaçant. C’est qu’on est dépendant financièrement. C’est que la police ne va pas réagir, comme d’habitude. Tout semble conspirer à maintenir l’institution du couple plutôt que le bien-être des personnes, ou même juste leur sécurité. Les normes sociales contribuent lourdement à cette inertie dans l’esprit de tout un chacun. Dans aucun cas l’engagement dans une relation amoureuse exclusive ne garantit la stabilité et la félicité, et les liens que nous sommes encouragés à nouer pour l’entériner peuvent ensuite nous empêcher de faire demi-tour en cas de problème.
Ouvrir des portes et des fenêtres
C’est le plus grand des sages à ma connaissance qui l’a dit : « L’amour consiste à ouvrir des portes et des fenêtres, pas à bâtir des prisons. » Ce que cela signifie à mon avis, c’est qu’il faut constamment veiller à ne pas transformer nos liens d’amour en entraves, car toujours la menace guette. La possessivité, la jalousie, l’exclusivité en soi n’ont jamais fait de bien à personne, et pourtant ce sont des parties de nous-mêmes : personne n’est ainsi fait qu’il ne connaît pas ces mauvais sentiments. Mais nous sommes aussi faits en sorte d’être assez malins pour pouvoir éviter certains écueils. Ainsi nous pouvons établir des garanties pour que nos relations demeurent saines. Le consentement systématique et l’idée de redflag (ligne rouge en français) sont des moyens de se rendre plus serein en couple. Le mépris des normes sociales et le confort dans le célibat ou le polyamour évitent les frustrations et la tentation de la séduction. Le développement des relations amicales peut se révéler non pas un substitut mais un équivalent des relations amoureuses. Etc. Nous avons depuis la nuit des temps d’innombrables et excellents modèles de couples traditionnels sur lesquels prendre exemple, et qui nous livrent des quantités de secrets du bonheur. Mais depuis peu, d’autres modèles émergent, tout aussi efficaces en termes de bien-être relationnel, et qui nous permettent de choisir ce qui nous convient le mieux. Prenons la porte qui nous sied, et en cas de problème, passons par la fenêtre.