SALLY ROONEY ET LE MARXISME
Le roman trendy et la critique politique
Avec trois romans, dont deux adaptés en séries, elle s’impose dans nos librairies. Ses couvertures instagrammables sont impossibles à rater et elle est l’une des auteures les plus conseillés sur TikTok. Bref, Sally Rooney est un phénomène. Sa simplicité plaît, ses romans sont divertissants, et peuvent ne rester que cela : mais comment ne pas chercher plus loin lorsque le marxisme pointe le bout de son nez ?
Illustration par Maya Scotton
Qu’est-ce qu’un roman marxiste ?
Dans son interview avec Louisiana Channel, que je vais me permettre d’utiliser tout au long de cet article, Sally Rooney explique son lien avec les idées marxistes et pose une première question fondamentale : qu’est-ce qu’un roman marxiste ? En partant d’une conception globale du terme, nous pourrions définir le roman marxiste comme une œuvre de fiction littéraire mettant en scène des personnages de la classe ouvrière, en appuyant les difficultés qu’ils rencontrent, mais aussi en démontrant les rapports de pouvoir présents dans une analyse structurelle marxiste de la société. Lorsque nous définissons le roman marxiste, une question se pose naturellement selon l’auteure : comment comprendre le terme de classe ouvrière ? Pourtant, il paraît assez évident que les personnages de Sally Rooney ne sont pas tout à fait ce que nous entendons lorsque nous parlons de classe ouvrière. Ils sont souvent étudiants, culturellement privilégiés, précaires et souffrants, mais jamais ouvriers. Le roman ne serait donc pas marxiste par le fait que ses personnages sont issus de la classe ouvrière mais parce qu’il met en lumière les structures sociales et politiques à travers leurs impacts sur l’individu. L’enjeu d’une œuvre de fiction de ce type, selon l’auteure, réside dans la transposition d’une analyse, faisant sens du monde pour elle, dans un média comme le roman. Le roman fonctionne comme un microscope, nous montrant l’intériorité d’un personnage ainsi que ses relations interpersonnelles tandis qu’une analyse marxiste prend une certaine distance, afin de retirer une structure des rapports sociaux. Le but serait alors bien de montrer de quelle manière cette structure affecte l’individu et ses relations, et non pas de démontrer la structure à proprement parler.
La classe dans nos relations personnelles
Les romans de Sally Rooney sont extrêmement populaires, parce qu’elle parle du quotidien dans une écriture simple. Normal People nous présente deux jeunes à la relation chaotique – tantôt sexuelle, tantôt amoureuse – évoluant sur plusieurs années. Conversations with friends nous présente quatre personnages, d’âges et de milieux différents ainsi que leurs relations. Entre sexe, tromperie, amour et amitié, les romans de Sally Rooney peuvent être appréciés comme des lectures simples et divertissantes. Cependant, en écoutant l’auteure en parler, on comprend qu’une lecture plus complexe est possible. La relation de Marianne et Connell, dans Normal People, est passionnante par la complexité de leur dynamique. Connell est issu d’une famille monoparentale avec de grandes difficultés financières, tandis que Marianne vient d’un milieu aisé. La famille de Connell est aimante, tandis que celle de Marianne est abusive. Il est un homme, elle est une femme. Lorsqu’ils se rencontrent, il est populaire au lycée, elle est une paria. Puis, à l’université, la dynamique s’inverse, elle trouve sa place lorsqu’il est terriblement seul. Leur relation est rendue difficile par les rapports de pouvoir qui s’imposent à eux. Ses personnages sont finalement en situation de handicap émotionnel, ils doivent trouver un moyen d’échapper à ce que le capitalisme fait de nos relations, échapper à la nature transactionnelle de celles-ci et gérer la complexité de leurs dynamiques. Ils finissent par changer eux-mêmes via leurs relations. Et c’est encore quelque chose que l’auteure estime important dans son œuvre. Même cette idée est considérée politique. Il serait impossible d’échapper à la dépendance aux autres dans un système comme le nôtre ; nous ne pouvons vivre sans le travail de l’autre, et nous ne pouvons échapper aux changements que l’autre impose à notre identité.
Les limites du roman politique
Nous comprenons maintenant que malgré la simplicité des romans de Sally Rooney, une réflexion politique forte s’y cache. Pourtant l’auteure met un point d’honneur à souligner les limites d’une littérature se voulant politique. Dans son roman Normal People, elle met en scène Connell, un de ses personnages principaux, à un événement littéraire. À travers les pensées de son personnage, l’auteure révèle une position intéressante sur le monde académique et culturel. Connell ne peut s’empêcher de se dire que l’auteur prenant la parole à cet événement semble vendre un statut plus qu’une œuvre. Les personnes présentes ne sont pas toujours particulièrement intéressées, mais prennent du plaisir à être dans un événement culturel représentant un statut et leur permettant d’acquérir un réseau. Il souligne ici une vente du capital culturel. Le livre en tant qu’objet est décrit comme un ticket d’entrée dans une classe sociale d’intellectuels. Beaucoup achèteraient un livre seulement pour faire partie d’une catégorie de personnes éduquées, lectrice et possédant une magnifique bibliothèque à la maison. Le livre reste, dans notre système, à la fois un symbole et un élément clé de cette économie culturelle. C’est ici que Sally Rooney, bien qu’ayant elle-même la volonté de faire passer ses idées marxistes dans ses romans, reste sceptique du roman politique. De par son positionnement, le livre serait limité dans son pouvoir. Comment dénoncer, exprimer une gêne face à un système, tout en participant activement à ce système ? Le choix de l’auteure semble être d’adresser cette limite dans le roman même et de rendre ses personnages auteurs d’une observation politique. Mais surtout, de remarquer qu’elle-même, en tant qu’auteure, est prisonnière du système. Les best-sellers instagrammables de Sally Rooney cachent alors bien plus que de jolies citations et de jolies couvertures.