À la recherche du nouveau

Une conception artistique de la nouveauté


C’est dans une énième tentative de créer quelque chose de sincère et de nouveau à travers ma musique que m’est venue l’idée de cet article. Comment en art, et notamment en musique, le nouveau apparaît-il ? Comment distinguer, dans ma création, les œuvres des produits ? C’est de ces questions que découle ma recherche.  

Prenons en considération une bibliothèque imaginaire et gigantesque dans laquelle se trouvent tous les livres de 410 pages, la plupart n’étant que des suites de caractères sans aucun sens. Tout ce qu’il est possible d’écrire sous ces contraintes est présent dans la bibliothèque. Elle contient l’entièreté de la connaissance humaine passée, présente et future mise par écrit. Cette bibliothèque que Jorge Luis Borges imagina en 1941 et nomma la bibliothèque de Babel renferme à la page 248 d’un livre intitulé « xhpaovh », la dernière phrase de cet article (c’est véridique). Ainsi, avant même que je ne pense à l’écrire, la dernière phrase était là quelque part dans cette bibliothèque, et avec une simple simulation informatique, je peux la retrouver.

D’une telle bibliothèque découlent de nombreux problèmes philosophiques, dont celui qui va maintenant nous intéresser et que nous pouvons formuler ainsi :

La nouveauté existe-t-elle encore dans un monde où un programme rassemble tous les savoirs futurs ? En d’autres termes, peut-on encore créer quelque chose de nouveau ?

Illustration par Maya Scotton

Démarche et éclaircissement

Par nouveau, nous entendons ici ce qui vient d’apparaître et qui n’existait pas avant. Ainsi, pour répondre à cette question, il nous faudra tout d’abord comprendre pourquoi la bibliothèque de Babel ne contient pas « réellement » tous les savoirs du monde. À partir de cette réponse, il nous faudra trouver ce qu’est réellement le nouveau et comprendre comment il se matérialise dans l’art.

Mais si nous nous focalisons sur l’art, il convient de préciser que dans cet article, notre entreprise n’est pas d’apporter un jugement esthétique mais, de manière plus humble, de déceler la nouveauté. Nous nous efforçons, à travers les pistes que bien d’autres nous ont laissées, de trouver les conditions d’existence du nouveau dans l’art.

Il nous faudra distinguer, dans l’objet culturel même, l’œuvre d’art du produit de divertissement en recentrant notre propos sur l’œuvre, qui ne pourra pas être définie en raison des contraintes qu’impose l’écriture d’un article. Cela ne veut pas dire que nous dénigrons entièrement le divertissement : il reste assurément une source de plaisir nécessaire. Mais, en s’attaquant à sa marchandisation et à son omniprésence, prendre le parti de l’œuvre devient nécessaire. Il s’agira alors d’identifier les faiblesses du milieu du divertissement pour la création du nouveau. Le lecteur reste libre dans son jugement et doit voir dans cette recherche une tentative sincère de retrouver la vitalité intrinsèque que possède la nouveauté.

Bergson et l’idée de temps créateur

Revenons donc à notre bibliothèque. Quand nous disons que toute la connaissance humaine est contenue dans cette bibliothèque, il faut préciser que tout cela est hypothétique, car la bibliothèque n’existe pas matériellement. La simulation que nous avons utilisée, issue du site libraryofbabel.info, ne stocke pas l’entièreté des livres sur un disque, mais génère le livre avec la même régularité lorsque quelqu’un cherche une suite de caractères spécifique. La bibliothèque ne contient donc que l’ensemble des recherches déjà effectuées. Ainsi, la dernière phrase de notre article n’existait pas vraiment. Elle était possible rétroactivement sans être réelle. Ce qui l’a rendue possible, c’est bien le fait que j’écrive cette phrase et que je la cherche dans la bibliothèque.  

C’est cette conception que nous retrouvons chez Bergson. La possibilité ne fait pas exister l’objet, seule la création le peut. Afin de mieux comprendre cette conception du possible, nous pouvons reprendre l’exemple que Bergson donne dans La Pensée et le Mouvant.

On vint demander un jour à Bergson ce qu’il se représentait comme avenir de la littérature après la Grande Guerre, et comment il concevait la grande œuvre dramatique de demain. Il répondit : « Si je savais ce que sera la grande œuvre dramatique de demain, je la ferais. » Ajoutant : « Qu’un homme de talent ou de génie surgisse, qu’il crée une œuvre : la voilà réelle et par là même elle devient rétrospectivement ou rétroactivement possible. Elle ne le serait pas, elle ne l’aurait pas été, si cet homme n’avait pas surgi. C’est pourquoi je vous dis qu’elle aura été possible aujourd’hui, mais qu’elle ne l’est pas encore. »

Le possible n’est pas le réel, ainsi la bibliothèque est un ensemble possible rétroactivement mais non réel.

Le nouveau en art

Selon Bergson, l’ultime créateur de nouveauté est le temps lui-même qui, par son écoulement propre, crée la nouveauté en permanence. Ainsi nous pouvons comprendre cette ultime citation de L’évolution créatrice : « Le temps est invention du nouveau ou n’est rien du tout. » Abandonnant l’idée d’Éternité, le nouveau se crée à chaque instant. Résolvant ainsi notre problème de la nouveauté, il nous reste à chercher où elle se trouve. Mais sans aller aussi loin dans la conception de création de la nouveauté, nous pouvons analyser un domaine particulièrement fécond de la création : l’art. Si la nouveauté prend bien des formes, c’est dans l’art qu’elle prend son éclat le plus brillant.

En regardant l’évolution du domaine de l’art, il semble pourtant que le nouveau soit souvent absent de certains objets culturels, qui s’avèrent être des reproductions ou même des simples copies de ce que nous avons déjà vu ou entendu. Au-delà de ces cas extrêmes, il existe aussi un sentiment vague, diffus et néanmoins profond que rien n’est original en art. Tout semble déjà accompli.

Or, l’art s’est souvent illustré comme un domaine d’avant-garde, désireux de bousculer notre perception des choses et des schémas de pensée préétablis. Nous en venons ici à un paradoxe : l’art serait le domaine de l’avant-garde, plaçant ce qui n’a jamais été fait comme un objectif à atteindre, et pourtant lorsque nous regardons autour de nous, nous voyons des ressemblances, des similarités troublantes ou même des répétitions.

Distinction œuvre et produit

Prenons comme exemple les procès pour plagiat qui opposent chaque année des artistes populaires à tel ou tel artiste moins connus, (Lana Del Rey avec Radiohead eux-mêmes poursuivis par le groupe The Hollies par exemple). Les procès concernent majoritairement des ressemblances, frappantes ou non, entre deux musiques. Ainsi, malgré l’absurdité que peut représenter la possession d’une mélodie par exemple (qui a sans aucun doute été déjà utilisée bien avant), les artistes se battent pour garder l’illusion que ce qu’ils ont créé est foncièrement nouveau et que dans un acte de malveillance, les autres ont tenté de se l’accaparer (s’ajoute à cela une considération financière, car ces procès peuvent souvent rapporter des millions.) La question n’est pourtant pas là. Les chansons de Lana Del Rey, Radiohead et The Hollies sont toutes des produits de l’industrie culturelle, et non des œuvres en tant que telles. Leurs conditions de création et leur diffusion sont décidées par des producteurs dans un objectif purement commercial et malgré tous les efforts des artistes eux-mêmes, les contraintes de l’industrie empêchent bien souvent la naissance de l’œuvre.

Cette politique ouvertement capitaliste de l’industrie culturelle que décrit Adorno, à travers une critique qui reste pour une part de ses analyses toujours exacte aujourd’hui, ne permet pas la nouveauté à l’artiste. La plupart des objets culturels que nous voyons et entendons sont des produits de consommation issus de l’industrie culturelle. Ils sont créés soit par des producteurs cherchant un profit, soit par des artistes sous la contrainte, plus ou moins forte, de ces producteurs. La majorité de nos désirs sont contrôlés et paramétrés par la publicité omniprésente afin de produire quelque chose qui remplira ces désirs purement commerciaux. Les produits culturels n’existent que pour combler un désir artificiel.

Industrie musicale

Dans l’industrie musicale, la K-Pop (abréviation de Korean POP) est l’emblème ultime d’une production sans nouveauté où le produit n’existe que pour vendre. Les groupes (BTS, BLACKPINK en tête) ont été créés dans le but de pallier une crise économique et de promouvoir la culture coréenne. Constitués par des producteurs cherchant à faire un profit maximisé, ils sont l’illustration parfaite de ce que nous appelons ici l’industrie culturelle. Les producteurs détiennent l’entièreté de la chaîne de production, de la sélection des artistes et de leur choix de carrière à la diffusion et à la promotion de leur album.

Avec l’avènement de l’industrie culturelle, l’artiste de métier ne peut que se perdre dans un dilemme qui lui impose de choisir entre un art formaté ou une vie paupérisée par l’industrie qu’il cherche à rejoindre sans travestir son art. Nous cherchons tous en tant qu’artistes à être l’outsider indompté qui révolutionnera l’industrie. Mais ceux d’entre nous qui se retrouvent médiatisés ne le sont que par des coups calculés. Le « grain de nouveauté » est paramétré pour continuer de distraire le consommateur en lui évitant un ennui improductif. La nouveauté n’existe dans l’industrie que parce que son absence est nocive au profit. Elle n’existe donc pas pour ce qu’elle contient de vital et de vivifiant mais bien parce qu’elle évite une perte d’argent.

La nouveauté n’apparaît ainsi que comme une épiphanie aussitôt exploitée, industrialisée et dévitalisée.

Les conditions d’existence du nouveau à travers l’œuvre

Contrairement au produit, l’œuvre est le lieu d’existence de la nouveauté car elle permet d’exprimer à sa propre façon des thèmes qui paraissent usés par le temps et les exemples. La nouveauté ne découle pas des thèmes traités puisque l’Amour, la Solitude, le Manque ou la Joie sont abordés par l’art depuis au moins 2500 ans. Le nouveau surgit dans l’intériorité de l’œuvre et dans la façon dont elle agence son objet ; en fonction de ses propres règles pour le faire exister d’une autre manière.

Pour devenir réelle, l’œuvre a besoin de l’artiste, du génie ou de l’homme de talent. Mais pour naître, l’œuvre d’art doit être nécessaire à l’artiste : il ne peut refuser de la faire, elle s’impose à lui (une œuvre qui aurait pu être autrement n’est pas une œuvre). Mais elle doit aussi être nécessaire à elle-même, elle doit être autosuffisante. Par cela elle ne doit se référer qu’à elle-même et ainsi développer ses propres règles internes, son propre territoire, qu’elle choisit de transgresser ou non. C’est dans ce monde propre à l’œuvre que nous nous perdons, oubliant notre propre personne. En ce sens, l’industrie musicale en édictant ses propres règles contraint l’œuvre à ne pas se développer.

Les choix qui mènent à la création de ce microcosme de l’œuvre s’imposent à l’artiste, et c’est en cela qu’elle est nécessaire. C’est bien dans cette nécessité que naît la nouveauté.

Nous ne pouvons dire qu’une œuvre est œuvre et donc qu’elle était nécessaire qu’une fois qu’elle existe. La nécessité est donc comme la possibilité bergsonienne : rétroactive.

L’industrie culturelle impose, à l’œuvre comme à l’artiste, des règles externes qui ne sont là que pour satisfaire les désirs eux-mêmes imposés au consommateur et c’est en cela qu’elle empêche toute réelle nouveauté d’apparaître dans cet espace clos de contrainte.

Synthèse

Pour conclure, nous pouvons citer le poète allemand Rilke qui dans ses Lettres à un jeune poète va dans le sens de notre thèse sur la nécessité : « Une œuvre d’art est bonne qui surgit de la nécessité. »

À travers l’art, le nouveau naît du nécessaire. Pour l’artiste, la contrainte que lui impose une marchandisation de son œuvre a des chances de ne mener qu’à une production diffusable et standardisée. À de rares occasions, l’artiste peut inverser le rapport de force avec son producteur, obtenant ainsi une liberté partielle qui contraint malgré tout la création.

Pour féconder librement la nouveauté, l’artiste doit s’extirper de l’industrie, trouver ses propres moyens d’existence et laisser la nécessité d’une œuvre se développer. La nouveauté en art ne naîtra que de cette absence de contrainte.

Il y va également de notre responsabilité, en tant que consommateurs, de faire l’effort du pas de côté pour changer notre vision de l’art. Il faut ainsi reconstruire notre désir hors des contraintes industrielles autant qu’il est possible de le faire. Nous avons à la disposition de notre curiosité des outils reliés au monde entier et à tous les artistes qu’il contient : une telle prise de recul est réalisable et nous nous devons de la rendre réelle.

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