Bouclier de particules
Description astrophysique d’une émotion
Une sphère.
Elle peut être électrique, lumineuse, en flammes, poreuse, sombre, ou multiple, comme une galaxie. Elle apparaît lorsqu’on place ses mains devant soi, l’une face à l’autre, les doigts courbés dans un geste d’enveloppement. Elle lévite au centre. Lorsqu’on rapproche nos mains, on sent qu’elle résiste à la pression. Comme des aimants dont les opposés se repoussent. Lorsqu’on les écarte, on la voit s’étendre dans l’espace. La sphère dégage de l’énergie, qu’on reçoit dans nos paumes, sur le bout de nos doigts. Elle réchauffe nos bras. On la regarde, on constate sa présence, en silence. On peut la faire tourner sur elle-même, on peut la porter devant nos yeux, pour l’observer en détail. Sa forme, sa taille, sa température, sa surface, sa profondeur, sa consistance, sa matière. On la reconnaît comme si on l’avait toujours côtoyée. On prend conscience de son existence et des effets qu’elle a sur soi. Elle contient nos forces. Elle contient nos expériences, nos émotions, nos choix, nos désirs. Elle rejette nos peurs, nos déséquilibres.
On la déplace devant notre nombril, et on la fait doucement pénétrer dans notre ventre, dans un geste tendre, vers soi. La chaleur irradie notre estomac, sans le brûler. C’est une chaleur qui repose, qui apaise, qui consolide. Elle atteint notre poitrine, remplit nos poumons. Elle réchauffe nos épaules, notre dos, notre cou, puis glisse le long de nos membres, et finit par gagner notre tête. Nos oreilles rougissent. Notre langue se déshydrate. Un fil part du sommet de notre crâne vers le ciel, soutient notre corps dans une stabilité imperturbable. On écarte les bras, on ferme les yeux, on rejette la tête en arrière, en signe de tranquillité. C’est la quiétude, l’harmonie. On a fait un pacte de paix avec soi-même. Puis la chaleur s’étend. Elle durcit. Alors la sphère gonfle, elle grandit au-delà des limites de notre corps. Elle nous entoure, nous réconforte, nous protège. Le calme règne.
Cet état serein permet d’atteindre une partie de notre être dans laquelle se trouvent des particules précieuses, uniques. Ces fragments de soi s’assemblent, se mélangent, s’amoncèlent, se réunissent et se désunissent. Les possibilités d’association sont infinies. Les formes qui surviennent sont aléatoires, tout en respectant une logique, une ligne directrice. Elle-même construite dans une relation étroite avec à la fois nos aptitudes innées et nos acquis. Plonger dans ce vide immense, c’est s’ouvrir à la créativité, à la passion, et cela dans un élan vers la construction de soi. Ajoutez de l’enthousiasme à ce processus créatif, et survient l’exaltation.
À l’extérieur de la sphère, se trouvent des objets de toutes sortes. Ils sont indépendants, ou dépendent d’autres sphères. Ils sont en mouvement, parfois prévisibles mais souvent hasardeux. Tout objet qui entre en contact avec la surface de notre sphère est capturé, absorbé. En effet, la zone circonsphérique, le pourtour de la sphère, est d’une intensité telle que le temps ralentit, se dilate. Au fur et à mesure que l’objet se rapproche, il est piégé dans un mécanisme de pesanteur, dont l’attraction est proportionnelle à la distance entre l’objet et cette zone circonsphérique, et à l’énergie dégagée par celle-ci. L’objet devient invisible car les longueurs d’ondes qu’il émet sont trop longues.
Ces objets, qui appartenaient à l’environnement qui nous entoure, auparavant libres de toute attraction, de tout jugement, de toute interprétation, sont alors figés pour l’éternité dans cette zone aux abords de la sphère. On a l’impression qu’ils se désagrègent. Parce qu’ils deviennent invisibles, oui. On les oublie. Sauf qu’ils sont toujours là. Et ils ne sont pas inactifs. Ils réagissent au contact de la chaleur qu’on dégage. Leur présence provoque une impulsion, une légère pression vers l’endosphère. En fait, ils exercent une influence sur celle-ci, ils transforment sa matière, sans pour autant en modifier la structure.
C’est l’expérience.
Puis un jour, apparaît une autre personne. Une personne asphérique. Elle n’a pas de sphère. Ça ne l’empêche pas d’exister. Mais il lui manque quelque chose. Elle est très vite fascinée par la nôtre. Elle trouve sublime cet équilibre protecteur qui subsiste simplement au sein d’un milieu exosphérique vaste et dangereux. Elle est émerveillée par cet être charismatique qui respire paisiblement, lové dans un espace qui semble indestructible. Il l’appelle. Elle est alors submergée par un cocktail émotionnel puissant, constitué d’envie, de désir, d’admiration. L’attirance est irrésistible, hypnotique.
Alors, elle touche la sphère, elle tend la main pour nous atteindre. Elle n’a pas peur. Elle n’est pas absorbée par la zone circonsphérique. Elle n’est pas affectée par le temps qui se dilate. Elle n’a aucune idée de comment finissent les objets qui entrent en contact avec cette zone. Elle perçoit une douce chaleur au bout de ses doigts. Elle en veut plus. Elle parvient à glisser sa main à l’intérieur. Alors elle nous attrape par le bras. Elle s’y agrippe. Le reste de son corps se rapproche du nôtre. Au fur et à mesure qu’elle pénètre dans la sphère, l’intensité du pouvoir d’absorption circonférentiel la débarrasse de toutes ses impuretés. Alors nous l’accueillons dans notre espace. Nous lui faisons une place, fascinés nous aussi par cet être qui s’impose, qui s’installe, qui semble ne pas être un danger, puisque notre sphère l’a laissé entrer. À cet instant précis, cette deuxième personne est la bienvenue dans l’endosphère. Parce que nous sommes ouverts à l’inconnu. Parce que nous sommes créatifs. Et puis, elle apporte de la compagnie, de l’affection. Elle permet les débats, les concessions.
Mais la température augmente à l’intérieur de la sphère. Elle dégage désormais beaucoup trop d’énergie. Le manque de place se fait sentir. L’harmonie dure, un temps, puis on s’aperçoit que les deux cœurs ne battent pas sur la même fréquence. La sérénité n’est plus qu’illusion. Les ondes sont décousues, s’éparpillent et font des nœuds. Or le temps dilaté a figé les deux corps dans une étreinte éternelle. Deux êtres endosphériques, dans cette chaleur, suffocante.