La standardisation de l’écoute
Pourquoi la musique commerciale ? Une réponse adornienne
Toutes les musiques que nous écoutons sont commerciales. Toutes, en intégralité. On pourrait même aller plus loin : nous ne sommes, pour la plupart, plus capables d’écouter ou de composer une musique qui ne l’est pas. Le capitalisme a eu un effet physiologique sur nous : nos oreilles ne comprennent plus ce qui sort du cadre au point où la commercialité d’une musique est devenue la seule caractéristique qui nous permette de l’apprécier. Du moins, c'est ce que semble penser Adorno.
© Charlie Chaplin / Les Temps modernes (1936)
Image extraite du film Les Temps modernes (1936) de Charlie Chaplin.
Standardisation de la marchandise
Pour comprendre une telle idée, il faut commencer par analyser l’évolution qu’a connue l’industrie au cours du XXe siècle. À la sortie des grandes guerres, l’urgence de répondre aux besoins matériels qu’impliquait la reconstruction du monde a permis la pleine implantation des systèmes économiques capitalistes. L’aspect du capitalisme qui nous intéressera ici est celui de son industrie, des méthodes de production qui y sont liées et des intérêts qui en découlent. Dans ce système, l’un des principaux intérêts de l’individu est de capitaliser. Le patron, en tant qu’individu, partage avec son entreprise ses intérêts personnels. Dans cette optique, des méthodes de production plus rentables ont été développées et c’est ainsi que sont apparues les techniques de standardisation de la marchandise et de marketing. Pour gagner plus, il faut vendre plus ; pour vendre plus, il faut produire plus et pour produire plus, il faut gagner plus. Une croissance infinie est assurée si la cadence du cycle est respectée. Toutefois, il suffit d’une fragilité dans l’une de ces étapes pour que le système entier soit défaillant. L’une des premières problématiques auxquelles il a donc fallu répondre est celle de la demande. Pour s’assurer que la marchandise s’écoule sans perte, l’individu a dû être transformé en consommateur. Le marketing, et plus précisément la publicité, ont été le moyen de répondre à la problématique de la demande en contrôlant l’intérêt du public. Faire naître le désir plutôt que d’y répondre permet à toute entreprise d’anticiper la demande et de contrôler les critères d’évaluation de la marchandise. Si naturellement l’individu se tourne vers des objets de bonne facture, le désir qu’il éprouve envers un objet publicitaire explicitement de mauvaise facture, le rend responsable de sa mauvaise facture en tant qu’il l’a désirée. Ces nouvelles données ont permis non seulement aux industriels de systématiser la marchandise en la standardisant, mais aussi de la simplifier en abaissant son coût de production sans se soucier d’un potentiel désintérêt des masses.
La musique prise comme marchandise
Cependant, il serait faux de croire que l’industrie ne s’étend qu’aux limites d’objets proprement matériels qui ont comme finalité l’usage. La notion de Kulturindustrie, ou d’industrie culturelle, introduite par Theodor W. Adorno et Max Horkheimer dans la Dialectique de la raison désigne cette partie de l’industrie qui a comme objet la culture. Elle est formée en système autour du cinéma, de la radio, de la presse et de la télévision. L’art, en son sein, se retrouve comme objet de consommation. Il est soumis à la même logique de production que l’est tout autre produit industriel. Dans Le caractère fétiche dans la musique et la régression de l'écoute Adorno affine sa thèse en la déclinant à propos de la musique. Selon lui, la musique aurait intégré au cours du XXe siècle la logique industrielle en développant des genres musicaux standardisés comme le jazz, le rock ou la pop. La radio a été l’un des principaux acteurs de l’industrialisation de la musique. En étant rémunérée en grande partie par les régies publicitaires, la radio a dû s’adapter à leurs attentes. Jouer des symphonies dans leur intégralité serait une perte d’argent car il n’y aurait pas assez d’espace pour la publicité. Il a fallu commencer à choisir les musiques sur des critères économiques et non proprement esthétiques. La musique doit être courte, plaisante et simplifiée pour coller aux attentes du système. On voit dès lors apparaître la manière dont la standardisation de la musique a fusionné avec les processus de composition musicale : afin de pouvoir bénéficier de la reconnaissance sociale et de l’argent de l’industrie culturelle, les artistes ont dû s’y soumettre.
Régression de l’écoute
L’industrie culturelle n’a pas seulement poussé les compositeurs de musique à redéfinir leur approche de la composition en une liste de cases à cocher pour satisfaire les grands producteurs, il a aussi impacté sévèrement la capacité d’écoute des auditeurs. La similarité parmi les œuvres, l’habitude d’une telle similarité et le manque d’éducation musicale a entraîné le public vers une déconcentration totale en ce qui s’agit de l’écoute. Pour éviter que l’oreille ne s’attarde sur la simplicité et la similarité des harmonies et des structures, on a enrichi les sonorités de couleurs inédites. Les synthétiseurs et les techniques de mixage sont autant de moyens pour maquiller la pauvreté musicale ambiante. Adorno ira jusqu’à soutenir que nos préférences ne relèveraient en fait que du « détail biographique » ou des « circonstances dans lesquelles la musique a été entendue » tant la différence entre les choses qui nous est proposées est infime. On pourrait toutefois objecter avec raison qu’il existe encore des personnes capables d’apprécier des musiques qui proviennent d’un temps où la logique industrielle n’existait pas. Pourtant, on ne retient bien souvent d’un Beethoven ou d’un Mozart que l’allegro con brio de la Cinquième symphonie (le fameux « tin-tin-tin-tan ») et le Lacrimosa du Requiem. On s’en souvient et on y revient car leur composition est ainsi faite qu’elle nous rappelle nos standards actuels. En bref, le mode de consommation de la musique est si standardisé et ancré dans nos habitudes que le caractère commercial d’une musique est finalement devenu la seule caractéristique qui nous permette de l’apprécier.