La trilogie BioShock

Des utopies (ou dystopies ?) philosophiques


Les jeux BioShock, tout droit sortis de l’esprit du grand Ken Levine, cofondateur du studio Irrational Games, ne nous offrent pas seulement une escapade de notre terne réalité vers un monde où tout est possible. Cette saga est connue pour aborder des théories et concepts philosophiques réputés, tels que la liberté, la réalité ou encore la croyance. Les adeptes de jeux vidéo qui font réfléchir sont donc servis !

Andrew GlazarPoster de Rapture (ville sous-marine) et de Columbia (ville volante)

Andrew Glazar

Poster de Rapture (ville sous-marine) et de Columbia (ville volante)

Critique de l’objectivisme d’Ayn Rand

Nous commençons l’aventure Bioshock en 1960 à Rapture, cité sous-marine construite des mains d’un seul homme : Andrew Ryan. Ce dernier, l’un des antagonistes principaux du premier tome, représente la philosophe russe dont il tient son nom, à savoir Ayn Rand. Cette subtile anagramme est en lui-même une preuve suffisante du génie de Ken Levine : il ne crée pas seulement un divertissement, mais compte bien soulever des interrogations chez le joueur plongé dans cet univers. Ayn Rand développe la théorie d’un capitalisme individualiste, dont le concept central est la morale de l’égoïsme rationnel (si c’est bon pour moi, c’est bon). Cette thèse s’incarne dans le personnage d’Andrew Ryan qui, dès le début du jeu, dit qu’il a choisi l’impossible, une ville « où l’artiste ne craindrait pas les foudres du censeur, où le scientifique ne serait pas inhibé par une éthique aussi artificielle que vaine, où le Grand ne serait plus humilié par le Petit », une ville dont la philosophie se résume à ceci : ni dieu, ni roi, seulement l’homme. Nous voilà dans l’ambiance ! Cette utopie tourne rapidement en une tragique dystopie : la guerre est déclarée à Andrew Ryan. C’est une querelle d’ego entre deux hommes manipulateurs qui engendre l’effondrement de Rapture. Autre clin d’œil à la philosophe russe : le personnage d’Atlas. Celui-ci est à la tête de la rébellion qui veut faire tomber Andrew Ryan, et son nom n’est pas anodin : Ayn Rand est l’autrice d’un roman, Atlas Shrugged, dans lequel elle expose son idéologie philosophique. Sans trop aller dans les détails, nous pouvons conclure que BioShock 1 (tout comme ses deux suites) est une critique de l’objectivisme capitaliste (un « laissez-faire » social) qui, selon le scénario de ce premier opus, est voué à l’échec.

Eugénisme et questions éthiques

Dans les trois jeux de la série, le joueur incarne un personnage qui possède des « pouvoirs ». Dans les deux premiers, il s’agit de plasmides : des liquides se présentant sous forme de seringues à s’injecter, qui offrent des superpouvoirs tels que lancer la foudre sur les ennemis, ou encore les brûler en un claquement de doigt. C’est l’Adam (monnaie pour acheter les plasmides) qui permet de modifier génétiquement les capacités de l’organisme humain, et l’Eve qui permet au corps d’utiliser les pouvoirs. « Evolve Today ! », nous annonce le sympathique distributeur de plasmides quand on s’approche de lui. Dans le troisième opus, les plasmides sont remplacés par des toniques à boire, offrant des pouvoirs similaires et se rechargeant cette fois-ci avec des cristaux. Mais jusqu’où vont ces modifications génétiques dans BioShock ? Puisqu’il n’y a aucune contrainte bioéthique et médicale, il n’y a pas de limites quant à la consommation de ces drogues. Néanmoins à Rapture, les ennemis classiques à combattre sont des « chrosômes », humains qui ont abusé de l’Adam et des plasmides, qui se retrouvent défigurés et monstrueux, mais surpuissants. Le créateur de ces liquides, Franck Fontaine, les vend comme des produits révolutionnaires qui permettent de devenir un surhomme, qui pourrait se rapprocher de ce que Nietzsche proposait. Un être qui est au-delà de l’humain, comme les superhéros ou les sorciers. Le joueur sort donc de la réalité qu’il connaît et devient surpuissant pour sauver la ville. Seulement, faut-il faire le bien avec ces pouvoirs ? S’il n’y a aucune limite de consommation, et si nous sommes au-delà de l’humain, alors il n’y a pas non plus de limite éthique ou morale : si l’on pense bien agir, alors c’est bien (encore une fois, nous retournons à l’égoïsme rationnel d’Ayn Rand). Sauvons donc la ville en humain génétiquement modifié !

Libre arbitre et / ou déterminisme ?

La grande question de la saga BioShock est celle du libre arbitre (qui est certes une question récurrente dans le monde du jeu). Ce qu’il y a de particulier dans les trois tomes, c’est que la liberté d’agir fait partie intégrante du scénario ! Encore une fois, loin de moi l’idée de vous gâcher l’expérience, je vais donc être tout à fait allusive. Commençons par ceci : incarne-t-on un héros voulant sauver la ville / une personne ? Au premier abord, nous répondrons en cœur OUI. Dans le premier jeu, nous incarnons Jack, qui semble un peu perdu mais qui est prêt à se sacrifier pour le bien de Rapture. Dans le second, nous incarnons Sujet Delta, un Protecteur (type d’ennemi du premier opus, ce qui floute la limite entre le gentil et le méchant) qui doit sauver sa fille. Et enfin dans le dernier, nous incarnons Booker Dewitt, un détective ayant pour mission de délivrer Elizabeth, une jeune femme vivant dans une cité au-dessus des nuages, Columbia. Nous avons là trois héros avec une mission qui nous semble héroïque ! Pourtant, l’héroïsme relève ici d’un déterminisme qui dépasse le cadre vidéoludique. Toute action réalisée, tout sauvetage, tout combat n’est en aucun cas le fruit de la volonté ou du libre arbitre du protagoniste : celui-ci n’est qu’un pantin servant à de plus grandes fins. Quand le joueur réalise ce qu’il se passe, c’est un choc : ai-je joué un méchant depuis le début ? Est-ce ma faute ? Qui est le gentil ? Seulement, voilà : il n’y avait aucun choix. Par exemple, quand Booker doit offrir à Elizabeth un pendentif, le joueur a la possibilité d’une cage ou d’un oiseau. Tout comme les Petites Sœurs des premiers tomes, que choisit-on de faire pour la jeune Elisabeth : la libérer, ou la capturer ? Sauf que tout est déjà écrit, et qu’il n’y a à Rapture et à Columbia ni bien ni mal.

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