Relation organique en musique
La musique comme lien d’union entre la terre et les hommes
Comment est-il possible que nous nous sentions transporté par une musique ? Qui n’a jamais ressenti cette impression d’être emporté par une musique, un peu comme fondu de manière active et non pas que passive dans une atmosphère nouvelle, ou d’être comme « compris » par certains artistes ?
La relation entre le musicien et l’instrument
Pour parler avec métaphore, la relation du musicien et de son instrument est vitale : organique. Il s’agit de s’intéresser au libre jeu de la conscience du musicien avec son instrument. A chaque souffle l’instrument et le musicien sont continuité de la même respiration. Gonflement des poumons du musicien de notes, l’instrument devient membrane, branchie du souffle physique et poète du musicien. C’est-à-dire que le musicien entretient une relation circulaire avec l’instrument qui est alors considéré non plus seulement comme un objet et un moyen, mais comme un corps organique doué de certaines spécificités et de répondant. Il y a un dépassement d’une simple relation du musicien vers l’instrument : les deux interagissent et s’adaptent : il n’y a plus la séparation de corps étrangers l’un à l’autre. Cette relation sera la genèse simultanée de l’œuvre-entité, que l’on soit dans l’interprétation, la composition, ou l’improvisation.
Le musicien cherche ce que l’instrument peut nous ex-primer : ce qui est imprimé en nous, ce qui est enfoui, vers le plus universel, indicible, bassement sensible (c’est-à-dire terrestre, lourd parfois) et à la fois supra-sensoriel (dépasse la matière du réel, au sens courant du terme), qui se détache ensuite de nous dans l’œuvre, et nous revient dans l’immédiateté nous frapper au visage. Un des moyens techniques de ce processus de réalisation sonore est l’exercice de la potentialité de l’instrument, ce qui est concrètement par le timbre (par exemple la portée du son, la hauteur du son pour faire tel ou tel effet sonore, le nombre d’instruments et le type d’instrument etc..). A travers l’instrument le musicien se retrouve, le musicien est au service de l’instrument pour la réalisation pleine des capacités de l’être-instrument. Par la relation entretenue avec l’instrument nous sommes dans la quête de toujours plus de profondeur. Le musicien comme l’auditeur cherchent à tendre vers l’apothéose des sentiments, l’un dans le jeu de l’instrument et l’autre dans sa quête dans l’écoute du morceau : plus que de sentiment superficiel il s’agit de ressentit profond. Au sentiment nous mettons une couleur, une intensité. Au ressenti se joint l’intuition (au sens courant) de la sincérité et de la volonté d’intensité et d’authenticité. La musique est plus que simple agencement de couleurs et d’intensités. De cela l’œuvre-entité s’impose comme qualité nouvelle ; l’auditeur, le musicien se fondent en elle.
Emergence simultanée de l’œuvre
Comment comprendre l’œuvre comme entité, c’est-à-dire comme union des traces palpables de la relation entre le musicien et l’instrument, traces presque douées de vie et pourtant éloignées de l’être vivant ? Du dialogue du musicien avec l’instrument se crée une entité nouvelle. Cette immersion dont nous venons de parler est immersion dans quelque chose, mais qu’est-ce que ce quelque chose ? L’œuvre musicale ici est comprise comme une entité, une sphère suprasensible qui pourtant en sa constitution physique n’est que sons, vibrations, fréquences, mais qui pourtant se donne à notre esprit comme détachée de la matière contrairement à une structure plastique ou à un tableau. Concrètement, quand nous écoutons la musique, par l’audition elle semble nous entourer de partout, ne pas avoir de frontière, elle ne se dit pas « Ah, non je ne passe pas par cette partie du corps !», la musique comme ressenti est englobante. Elle est immanente à ses géniteurs et transcendante dans son immatérialité impalpable puisqu’elle est seulement âme insaisissable et prête à mourir, éphémère. Nous pouvons peut-être comprendre un peu cela dans la manière dont Levinas pense les visages et leur relation à autrui (Totalité et infini, Essai sur l’extériorité). Selon Lévinas, le visage est ce qui se donne à autrui de chacun, le visage donne ce qui est à voir de manière toujours éphémère, un peu comme hic et nunc, dans l’instantanéité mais qui n’est jamais saisi de manière complète et conservé : ce qui est à peine donné est à peine repris, épiphanie. En musique, dans la perception immédiate, ce qui est à peine donné est à peine repris, épiphanie des sons. Saisir l’œuvre comme résultant du processus organique du musicien et de l’instrument, c’est aussi saisir l’immédiateté cachée, fuyante, spontanée et vulnérable du visage. Mais l’œuvre est entité pleine et entière dans la conscience de l’auditeur : chacun peut se reconfigurer une mélodie celle-ci une fois terminée.
L’œuvre musicale, retour vers ce qui est profond et authentique
Selon Schopenhauer (Le Monde comme volonté et comme représentation), la volonté est ce qui est premier, primitif, elle est dans l’essence de toute chose en tant qu’elle persiste à être, à vivre. La musique est selon Schopenhauer ce qui traduit la volonté, nous pouvons ici penser peut-être même une des formes de la volonté. Ce que nous voulons dire, c’est que la musique, par son intensité, sa profondeur, son désintéressement d’elle-même, touche notre âme. La musique est sincérité pure en tant qu’elle révèle ce qui est premier commun et universel à nous tous, la force de vivre et notre envie d’être au monde. Par exemple, nous pouvons penser que la musique de Wagner est immanente au terrestre et en même temps tends vers ce qui est puissant. C’est-à-dire que la musique tend vers le soulèvement de l’âme (ce qui se passe quand nous écoutons la musique) et dans un même temps nous ramène à l’essentiel, la musique n’est plus dans le domaine du superflu, de l’artificiel puisqu’elle est force même dans son processus et sa réalisation. La musique nous touche par son évidence : elle se donne authentiquement à nous-même et son objet est authentique, elle devient par cela sincérité et vérité du sentiment. La musique porte à ce qui ne peut être dépeint en littérature ou cherché en philosophie puisque par sa forme elle dévoile de l’indicible. Ainsi la musique est comme un accès à une origine qui nous unit tous, les hommes et les forces de la nature.