RÉCIT D’UNE CONF’
Résilience du territoire faible
Comme tous les soirs, Mika ne voulait pas dormir. Son père avait tout essayé, mais n’était pas parvenu à l’ensommeiller. Cela faisait deux mois que sa femme, la mère de Mika, était décédée. Habituellement, c'était elle qui s’occupait du coucher. Depuis, l’enfant, qui n’avait que six ans, refusait de dormir. Cette fois-ci, son père voulait essayer quelque chose de nouveau. Il savait que sa femme racontait des histoires pour l’aider à s’endormir.
Illustration par Maya Scotton
Le premier décembre se tenait une conférence de Paola Vigano traitant du Territoire Sujet à l’ENSA Nantes. Ultime conférence d’un cycle sur la construction écologique que j’ai manqué, hormis la dernière.
Banalités : Il fait froid, nous sommes en avance mais pas assez pour boire un demi. L’auditorium est vraiment sympa. Accent italien.
Impressions : Il est extrêmement agréable de déambuler librement dans une école qu’on ne connait pas. De s’assoir sans intention aucune de sacrifier une feuille à la prise de notes. De regarder les personnages entrer en scène. C’est un de ces instants où le savoir semble être cette fête chère à Foucault.
Contenu : Le développement de projets urbains passe d’abord par un retournement épistémologique : le territoire, entendu comme une ressource ces dernières décennies, doit être lu comme un Sujet. Cette capacité à lire, à déchiffrer le territoire, c’est à dire les maillages le composant et l’unissant, est ardue et ne saurait être vue comme une simple étude préliminaire : c’est une activité complexe et infinie. Le territoire contemporain est une techno-nature ainsi qu’une juxtaposition entremêlée de sens temporels et spatiaux. Ces maillages, ces structures, peuvent être séparées en structure forte et structure faible. Une structure faible sera le réseau de soins, les couloirs écologiques ; une structure forte le réseau de transport. Les villes, aussi grandes soient-elles, sont toujours une somme de villages accolés les uns aux autres (là j’ai pensé à la psycho-géographie de Guy Debord). Développer un projet urbain aujourd’hui suppose d’être capable de lire tout cela pour être capable de proposer un projet alternatif à ceux qui ont transformé les villes et les territoires ces dernières années. Le tout voiture a supprimé la plupart des interactions ferroviaires inter-périphérie (on rouvre aujourd’hui des voies fermées il y a 30 ans), il a hiérarchisé la ville entre centre et banlieue, il a réduit la toile à une violente verticalité. Penser le territoire aujourd’hui c’est tenter de le comprendre. Baser le plan sur une sauvegarde des structures faibles, c’est considérer les réseaux hydriques, les déplacements, les centres de quartier…
Quelque chose d’exalté, de militant vibrait dans sa manière de vouloir redonner de l’espace aux structures faibles, de faire cesser l’oppression des structures fortes, de redonner de l’horizontalité. Une volonté de se dresser pour ceux qui furent blessés, réduits, violés par ces réseaux aveugles (à ce moment, j’ai clairement fait un parallèle avec le genre et le coût de la « virilité » délétère pour la communauté).
Après ce plaidoyer étayé de forces cartes et exemples de projet d’aménagement, une précision sur un mot à la mode, usité sans que tout ce qu’il recouvre soit bien compris. Résilience : Capacité d’un corp à reprendre sa forme initiale après un choc. Le vocable est en effet devenu commun dans les projets politiques pour faire comprendre qu’on va aménager de manière à faire face aux « évènements climatiques ». Mais ce qui est ignoré dans cette idée, c’est le fait que la résilience suppose d’encaisser un choc, elle suppose de dire oui à ce qui viendra nous modifier, pour pouvoir ensuite se reconstruire. Jusqu’où sommes-nous capables d’encaisser avant de vouloir résister ? demande-t-elle.
Banalités : Froid-Nuit-Marche-Bière-Tabac
Impressions : Conférence formidable, approche de la Ville en phase avec les nécessités de la bifurcation écologique, procédé maitrisé. Encore une fois, le constat est posé, les causes connues, les solutions développées, mais l’humanité est rigoureusement immobile sur son monorail traçant vers la catastrophe honteuse. Et je suis irrémédiablement triste de constater que cela fait une décennie que tout ce que je découvre d’enthousiasmant pour le Commun s’écrase contre le mur dressé par l’incapacité humaine à se saisir d’un combat, à quitter son confort, à calculer un autre azimut que celui de la facilité. Irrémédiablement car c’est là une constante humaine. On ne changera pas l’humain, donc on ne sauvera pas la planète. Comment se sauver face à cet axiome ?