MENSONGE ET LOGIQUE

Pinocchio (2022) : à l'encontre du sens commun ?


Fin 2022 est sortie une nouvelle adaptation cinématographique du célèbre roman Pinocchio, réalisée par Guillermo del Toro et Mark Gustafson. Sans présupposer la connaissance du film (outre le fait que Pinocchio est un pantin de bois animé dont le nez s'allonge quand il ment), je me propose ici de faire une analyse philosophique d'une scène notamment. Cette analyse entend s'insérer dans la tradition analytique de la philosophie du langage, et peut fournir une porte d’entrée vers l’exploration de cette discipline. Notre enquête va tourner autour de la notion de mensonge. Une scène de ce film interpelle, soulevant des problèmes sur cette notion que nous allons tenter de résoudre.

Illustration par Maya Scotton

La scène problématique

La scène a lieu durant la 25ème minute du film. Pinocchio, fraîchement animé par une créature divine, rejoint Gepetto à l'église du village pour la messe malgré l'interdiction de ce dernier. Il y devient l'objet de la stupeur et du rejet des villageois présents, ces derniers accusant Gepetto (forcé d'admettre qu'il est le créateur du pantin) de diablerie et de sorcellerie. Pour répondre à tout ce chahut, celui-ci se défend : « Ce n'est qu'un pantin de bois ! », à quoi Pinocchio répond : « Non, c'est pas vrai, je suis fait de chair et de boyaux, et de viande, je suis un vrai petit garçon. » À la prononciation de ces mots, le nez de Pinocchio s'allonge, nous indiquant par là qu'il vient de mentir. Mais il y a là un immense problème, en ce que le film nous donne de bonnes raisons de penser que Pinocchio croit vraiment être un petit garçon, lorsqu'il dit à la 52ème minute « je suis un petit garçon » à une déesse de la mort sans que son nez ne s'allonge. Pourquoi donc le nez de Pinocchio s'allonge-t-il à l'église ? Pinocchio n'est sans-doute pas à considérer comme un vrai petit garçon dans le film (il est en bois, il est immortel...) : sa croyance est fausse. Le film qualifierait-il de mensongère l'expression d'une croyance fausse ? Cela irait complètement à l'encontre du sens commun. Nous allons analyser les paroles de Pinocchio, afin de voir comment on peut éviter de faire dire au film des âneries sur le mensonge.

Définir le mensonge

On admettra que le mensonge est un acte de parole. Il faut déjà remarquer qu'une définition du type : « mentir, c'est dire ce qui n'est pas vrai » n'est pas exacte. Par « dire ce qui n'est pas vrai », on comprendra : émettre une proposition dont l'état de chose réel qu'elle désigne ne correspond pas à ce qui est affirmé. Or, mentir ne correspond pas à ça, en ce que « dire ce qui n'est pas vrai » peut désigner aussi une erreur : j'affirme qu'il est 13 heures, mais j'ai oublié qu'on avait changé d'heure et il est réellement midi. Il paraît impossible de m'accuser de mentir ici. On pourrait définir le mensonge ainsi : « mentir, c'est dire ce qui n'est pas vrai en sachant ce qui est vrai ». On peut trouver aisément des cas que l'on qualifierait de « mensonge » tombant sous cette définition : je sais qu'il est 13 heures car je l'ai vu sur la pendule, mais je réponds « il est midi » ; je dis me nommer Jean Castex alors que mon vrai nom est Jean-François Copé. Cependant, cette fois-ci, la définition semble trop précise. Définir ainsi le mensonge suppose en effet de savoir parfaitement ce que « savoir » veut dire. On pourrait dire que « savoir », c'est croire en la vérité d'une proposition, et qu'en plus la vérité de cette proposition se vérifie effectivement dans la réalité : par exemple, je peux avoir la croyance que la Terre tourne autour du soleil (ce qui peut se résumer en la croyance en la vérité de la proposition « la Terre tourne autour du soleil »), mais si la Terre tourne effectivement autour du soleil, cela devient dès lors un savoir. Mais on peut parfois être intimement convaincu de la vérité d'une proposition, la trouver admise par la communauté scientifique de l'époque, la vérifier par l'expérience, et pourtant ne pas savoir littéralement la vérité de ce qui est exprimé : par exemple, je peux croire, en Grèce il y a 2300 ans, que la Terre est immobile au centre de l'univers, mais pourtant, on ne peut pas décemment dire que je sais que la Terre est immobile au centre de l'univers puisqu'on sait aujourd'hui que ce n'est pas le cas. Ainsi, parier sur le savoir du menteur est sans doute trop risqué, et nous n'avons pas besoin d'en arriver là pour définir le mensonge. Il semble suffisant de dire que le menteur doit croire en une chose (sans forcément la savoir littéralement) pour que l'affirmation du contraire soit un mensonge. Ainsi, « mentir, c'est dire le faux en croyant le vrai (ou l'inverse) » semble être plus juste pour définir le mensonge : croire fermement que le magasin ferme à 20 heures mais dire qu'il ferme à 19 heures constitue un mensonge. La définition pourrait sembler satisfaisante, mais il me semble qu'il faut y ajouter l'intention de tromper son interlocuteur pour être parfaitement rigoureux : si je dis que le magasin ferme à 19 heures par lapsus ou manque d'attention, on peut difficilement m'accuser de mentir. Il faudrait que je le fasse consciencieusement, dans le but de donner une information que je tiens pour fausse. Ainsi, nous pouvons définir le mensonge de la sorte : « Dire le faux en croyant le vrai (ou l'inverse) dans l'intention de donner une information que l'on tient pour erronée ».

Une première reconstruction

Lorsqu'on veut analyser des phrases en philosophie du langage, on cherche à les paraphraser pour les étudier à l'aide de la logique, science de la forme (par opposition au contenu) des propositions et des arguments. En reformulant une phrase, on lui donne une forme typique pour faire apparaître sa forme logique, forme qui n'est pas toujours explicite dans les langues dites « naturelles » (le français...) : comment la phrase est organisée, quelle opération logique réalise-t-elle ?... Le souci est que cette forme étant souvent implicite, on peut avoir parfois du mal à trouver la bonne paraphrase. Ici désormais, on recherche une bonne paraphrase au propos de Pinocchio à l'église. On peut partir de l'idée que la parole de Pinocchio est une seule proposition complexe : une proposition qui en lie plusieurs. Une proposition complexe lie plusieurs propositions à l'aide d'un connecteur logique : « et », « ou » ou « si [...] alors » notamment. Ici, notre phrase n'est clairement pas reliée par un « ou », cela change trop le sens du propos de paraphraser ainsi. En employant le « et », il me semble qu'on manque l'effet de lien entre les deux parties de la phrase en reformulant le propos comme une accumulation de deux affirmations (« je suis fait de chair et je suis un petit garçon » n'est pas vraiment à mon sens le propos de Pinocchio : le premier morceau doit « plaider » pour le deuxième). Les deux morceaux semblent liés plutôt par le troisième connecteur, et cela semble en rendre un peu mieux le sens : « Si je suis fait de chair, alors je suis un petit garçon ». Voilà donc la proposition que nous allons étudier. Si l'on considère la parole de Pinocchio comme une seule proposition singulière, alors c'est toute la proposition qui est mensongère (on ne ment pas sur un bout de phrase : si je suis français et que je dis « je suis français et je suis allemand », toute ma phrase est mensongère en ce que c'est bien la proposition formée par les deux morceaux de phrases reliés par le « et » qui fait l'objet d'une affirmation). Le mensonge a donc lieu lorsque la proposition complexe entière est fausse, mais cru vraie (et pas seulement une des deux parties donc). En vous passant les « détails techniques », une proposition de la forme « Si [...] alors » est fausse uniquement lorsque le premier morceau (Si...) est vrai et le deuxième morceau (alors...) est faux. L'énorme problème auquel on est confronté ici est que Pinocchio sait ne pas être fait de chair, mais de bois : « lui aussi est fait de bois » (37ème minute), dit-il à son père en parlant d'une statue du Christ. Mais nous pouvons faire l'hypothèse qu'il ne découvre que plus tard qu'il est ainsi fait et nous concentrer sur la deuxième partie de la proposition. Il croit vraiment être un petit garçon, comme on l'a vu plus haut. Selon ce que nous avons dit sur la fausseté d'une proposition en « Si [...] alors », « je suis un vrai petit garçon » doit être faux pour que la proposition soit fausse dans son ensemble et donc potentiellement mensongère ; Pinocchio exprimerait donc là une croyance fausse, puisqu’il croit sincèrement être un petit garçon. Si en exprimant cette croyance fausse, son nez s'allonge, alors on peut penser que le film tient pour vraie la thèse selon laquelle l'expression d'une croyance fausse est un mensonge, ce qui paraît aberrant (qui dirait qu'Aristote mentait quand il disait que la Terre était au centre de l'univers ?).

Une deuxième reconstruction

Pour éviter de faire tenir au film des propos absurdes sur la notion de mensonge, il faut nécessairement envisager une autre paraphrase des paroles de Pinocchio. Nous sommes partis précédemment de l'hypothèse que les paroles de Pinocchio formaient une seule proposition complexe. Mais nous pouvons aussi imaginer qu'en réalité, Pinocchio emploie un assemblage de plusieurs propositions. Si tel est le cas, il faut se rendre compte qu'on a affaire à deux propositions - « je suis fait de chair » et « je suis un vrai petit garçon » - dont la première donne des raisons d'admettre la deuxième. On aurait alors affaire à un passage argumentatif, et on peut donc paraphraser la parole par un argument, c'est-à-dire un enchaînement de propositions dont la vérité de la dernière, la conclusion, découle logiquement des premières, les prémisses. Lorsqu'effectivement la conclusion suit logiquement des prémisses - c'est-à-dire si, lorsqu'on admet la vérité de toutes les prémisses, on est forcé d'admettre la vérité de la conclusion pour ne pas se contredire - on dit que l'argument est valide. Nous allons reconstruire le propos de Pinocchio dans un argument valide. Cela donne : « Je suis fait de chair. Or les vrais petits garçons sont faits de chair. Donc je suis un vrai petit garçon. » Les deux premières phrases constituent les deux prémisses, la troisième la conclusion. On ajoute la deuxième proposition, qui n'apparaît pas explicitement dans le propos de Pinocchio, pour rendre l'argument valide ; si on la supprime, on n'est pas obligé d'admettre la vérité de la conclusion (on ne déduit pas logiquement « être un vrai petit garçon » de « être fait de chair ») ; on tient donc pour implicite cette deuxième prémisse dans le propos du pantin (un défaut des langues naturelles...). Dès lors, qu'est-ce que mentir quand on emploie un argument ? On peut, à mon sens, tout à fait concevoir que quelqu'un ment en énonçant un argument valide et en croyant en la vérité de la conclusion. Cela peut être le cas, par exemple, lorsqu'on veut convaincre un interlocuteur de la vérité de sa croyance, et que pour arriver à ses fins on propose un argument implacable (c'est-à-dire valide), quitte à affirmer des choses assez incertaines dans l'argument. C'est probablement ce que fait ici Pinocchio. Convaincu d'être un petit garçon face à une foule clamant qu'il est un pantin ensorcelé, il doit se démener pour convaincre à leur tour les villageois ; ce faisant, il emploie un argument dont il sait la fausseté d'une des prémisses (il sait n'être pas fait de chair mais de bois). Nous n'avons donc ici pas besoin d'affirmer que « je suis un vrai petit garçon » est mensonger pour affirmer que le propos de Pinocchio est mensonger. Une prémisse peut être fausse, ou au moins crue fausse, et professée vraie, indépendamment de la croyance en la vérité ou la fausseté de la conclusion. Pinocchio affirme la vérité du fait qu'il est constitué de chair dans le but de tromper les villageois, puisqu'il veut les contredire avec un argument fallacieux. Nous sommes donc bien face à un cas de mensonge tel que défini plus haut : le film ne remet pas en question la conception commune du mensonge.

CONCLUSION

Qu'apprend-on sur le film grâce à nos analyses de cette scène à première vue étonnante philosophiquement ? La paraphrase sous la forme d'un argument permet de faire apparaître, en une phrase, des traits de personnalité de Pinocchio qui seront développés au long du film. On pourrait croire que la scène nous enseigne seulement que le pantin a une certaine propension au mensonge. Mais en réalité, on en apprend bien plus. On comprend par cette scène que Pinocchio est doué d'une certaine persévérance : quand il veut quelque chose (ici : qu'on le considère comme un vrai petit garçon), il va faire son possible pour l'obtenir ; on remarquera cette persévérance plus tard encore par exemple quand il s'entête à travailler pour le cirque qui l'a embauché afin d'éviter à son père de payer des sommes qu'il n'a pas, contre l'avis de ce dernier. Mais on remarque aussi une certaine incorrection qui le caractérise, et qui est en partie au centre du récit :  en effet, on comprend dès lors que l'éducation morale que doit lui prodiguer le criquet est plus que nécessaire ; ce pantin de bois, prêt à mentir pour justifier ses croyances auprès d'autres personnes, ne dispose apparemment pas d'une parfaite vertu morale innée.

Précédent
Précédent

La sorcière

Suivant
Suivant

LE SAUVEUR DE THIA