LE SAUVEUR DE THIA
La science dans tous ses états
Entre deux réunions, Marius s’adonnait à des transgénèses sur des plantes importées de la Terre. Grâce à lui, ces végétaux aux génomes enrichis résisteraient au climat inhospitalier de Thia et pousseraient plus vite pour satisfaire les colonies affamées. Le jeune homme s'étonnait encore de sa récente promotion au sein de Plantavia. Son peu d'expérience ne l'avait pas empêché d'obtenir ce poste de rêve. De modeste technicien de laboratoire, il était devenu responsable de toute l’aile gauche du complexe. « Cher Marius, la survie des colonies de Thia repose désormais entre vos mains. » Il frissonna en se remémorant les paroles du président. Il se sentait quelqu'un désormais. Que désirer de plus ? Ce matin cependant, sa bonne humeur était entachée par les nouvelles parues la veille dans la presse. Le jeune homme augmenta le volume du transmetteur situé sur sa nuque pour mieux entendre la voix du président Chek :
Illustration par Maya Scotton
« Bonjour à tous. Je tenais à réagir aux accusations portées contre Plantavia. Je n’ai jamais eu connaissance des activités mentionnées dans le journal L’Avenir au sein de mon entreprise et je suis choqué par ces accusations. Je suis certain que notre nouveau responsable des transgénèses, Marius Caillet, chargé des opérations sur les végétaux destinés à la consommation, acceptera de répondre aux questions que ces affirmations mensongères ont à juste titre fait naître dans l’esprit de nos concitoyens. Des contrôles auront également lieu. Je voudrais rappeler les valeurs et les objectifs de Plantavia… »
A 15 km de là, dans les bureaux de la police de la ville...
Le commissaire Emile Abdermat sirotait son café en écoutant les informations : « …nous voulons œuvrer pour un avenir pérenne sur cette belle planète, cet ailleurs qui est désormais le nôtre. Comme vous le savez, le climat aride de Thia est un obstacle au modèle agricole traditionnel. L'importation depuis la Terre est coûteuse et nous devons avoir une vision sur le long terme compatible avec... »
« Ferme-la. » dit Abdermat après avoir éteint son transmetteur d'un clic brusque. La colère lui montait dès qu’il entendait la voix de cet homme. Il percevait derrière son ton mielleux des intentions chargées de venin.
Cela faisait maintenant six mois que le commissaire enquêtait sur les disparitions survenues dans cette ville située dans les régions arides de Thia. Sans succès.
Jusqu’à ces derniers jours...
Un homme se présentant comme un ancien responsable de l’entreprise Plantavia, poids lourd du secteur des manipulations génétiques, était venu rapporter des expériences de mutagénèse sur des humains, au sein d'une des salles du complexe. La salle B22.
Abdermat se frotta les yeux. Un clair de terre éclairait son visage pâle de fatigue à travers la lucarne de son bureau. Il n’était plus le même homme ces derniers mois. Le grand gaillard jovial qu’il était s’était transformé en colosse cerné et taciturne. Depuis les témoignages inattendus de l'homme, son cerveau et ses capteurs sensoriels étaient en pleine effervescence. A ce moment-là, le commissaire avait voulu retarder le moment de l'éclatement du scandale dans la presse afin de mener ses investigations en paix. En vain.
Derrière son bureau, Marius avait beau relire l’article de l’Avenir sur son cadran numérique, il ne parvenait pas à y croire. « Quelles foutaises ! » Soudain, son transmetteur vibra, et d’un clic la voix du président retentit dans son crâne :
—Marius, écoutez-moi attentivement : les flics nous tiennent ! Vous devez à tout prix les empêcher de pénétrer dans le labo B22 !
—Monsieur le président ? Attendez, de quoi parlez-vous ?
—Le temps presse Marius, j’ai reçu ce matin un appel du commissaire chargé d'enquêter sur les accusations. Il compte faire une descente ici aujourd’hui.
—Mais...
—Vous devez absolument les empêcher de trouver cette pièce. S'ils découvrent ce qui s’y trouve, nous tomberons tous !
Le président coupa la liaison brutalement, laissant Marius paniqué. Le jeune biologiste jeta un œil dans le couloir : il ne vit personne. Il sortit son badge destiné aux salles à accès restreint et se rendit devant la salle B22, à l’arrière de l’aile gauche. Après plusieurs minutes d’hésitation, il posa sa main tremblante sur la poignée.
Le commissaire s’impatientait : sur la dizaine d’employés interrogés à l’entrée du complexe, pas un ne disait connaître le laboratoire B22.
Autour de lui, douze policiers armés se tenaient sur leurs gardes. Son collègue et ami le lieutenant Mike Fergen se tourna vers lui :
—Ces gens sont terrifiés, Emile, c’est l’omerta qui règne ici.
—Je remuerais ciel et terre pour la retrouver, Mike. Je sais qu’elle est ici.
Marius nageait en plein cauchemar : autour de lui, des corps, livides, inconscients, gisaient dans des brancards. Il s’approcha d’une jeune fille. Elle respirait encore, des seringues posées à côté d’elle. Le jeune homme se retourna brusquement quand la porte s’ouvrit à la volée : une dizaine d’hommes entrèrent l’arme au poing et le menottèrent.
Le plus grand des policiers s’approcha de la jeune fille inconsciente. « Marina, gémit-il, que t'ont-ils fait ma chérie ?” »
En garde à vue, Marius raconta à Abdermat son parcours, sa récente promotion, et lui dit qu’il n’était au courant de rien.
—Je vous crois. J’ai côtoyé Chek au lycée. Un opportuniste de première, obsédé par l’eugénisme nazi. Son obsession à l’époque était de fonder une colonie d’humains supérieurs sur Thia. Des humains génétiquement modifiés. L’homme savait que votre prédécesseur finirait par parler et il avait besoin d’un bouc émissaire … Vous. Hélas, il est marqué sur votre contrat que vous êtes le responsable de tout ce qui se passe dans l’aile gauche et Chek utilisera cela lors du procès. Il n’hésitera pas à vous accabler et niera en bloc.
Marius se mit à sangloter.
—Alors je suis fichu ?
—Je pourrais réunir des témoignages concernant le passé de Chek. Ainsi la Cour le verrait d'un autre œil. Je ferai tout ce que je peux pour coincer ce salaud. Je le jure sur ma fille !
Marius sécha ses larmes et serra la main que lui tendait le commissaire Abdermat.