L’Histoire d’une révolution
Le matérialisme dialectique et historique chez Marx et Engels
Tandis qu’un merveilleux projet, en premier lieu, de vulgarisation philosophique prend forme et devient La Ration, les divers membres de la rédaction se doivent de créer diverses « rubriques », différentes catégories thématiques d’article. Il a été convenu que cette rubrique naîtrait sous le signe du politique. Il nous faut d’abord insister sur le fait que cette rubrique n’est aucunement un lieu d’érudition. Il s’agit d’apporter un éclairage sur diverses théories ou doctrines de philosophie politique, à hauteur de ce qu’un jeune étudiant en philosophie est en mesure d’offrir. Par ailleurs, le contenu des articles de cette rubrique est susceptible d’évoluer ; ne nous cantonnons pas inutilement aux seuls développements théoriques. Il n’est pas exclu que nous introduisions interviews, reportages, chroniques... Tout au long de ce premier article, nous présenterons succinctement la conception de l’histoire développée et entérinée d’un même coup par Karl Marx (1818-1883) et son compère, Friedrich Engels (1820-1895) : le matérialisme dialectique et historique. Entreprise philosophique oblige, prenons les termes dans l’ordre donné et comprenons-les.
Friedrich Engels (1820-1895)
Qu’appelle-t-on le « matérialisme » ?
Le matérialisme est une doctrine philosophique qui considère le monde, la nature, comme essentiellement matériel. Le monde par sa nature est matériel ; en découle que tout phénomène est mouvement de cette matière. Dans la mesure où toute chose et tout phénomène ne peuvent être compris qu’ainsi, comprendre le monde revient à saisir son développement selon les lois du mouvement de la matière. Alourdissons encore un peu le propos : rien n’existe qui n’est matière, cette dernière précède tout, jusqu’aux idées. Brillante formule matérialiste qu’est celle du chimiste Antoine Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. ». Mais ne peut-on pas faire remonter le matérialisme à bien plus tôt ? En effet, comment ne pas songer à Héraclite d’Ephèse (fin VIe- début Ve siècle av JC), philosophe grec, pour qui « ce monde ci, le même pour tous, nul homme ni nul dieu ne l’a créé mais il demeure un feu éternellement vivant qui s’allume avec mesure et qui s’éteint avec mesure » (Frg 30). Ce qu’on appelle le « mobilisme universel » d’Héraclite, brièvement évoqué à l’instant, n’a certes pas la teneur rationnelle et cohérente que Marx donne au matérialisme, mais « ce monde-ci » est déjà le monde sensible que l’on peut montrer du doigt, le seul dans lequel tout s’inscrit. La réalité existe indépendamment de l’idée que nous en avons ; le monde matériel, la nature, est la donnée première, la réalité objective dont la conscience de chacun n’est qu’un simple reflet. On ne saurait alors séparer la pensée de la matière : « la pensée est le produit du cerveau, et le cerveau, l’organe de la pensée » (Matérialisme dialectique et Matérialisme historique, Staline). C’est dire que les conditions matérielles environnant tout phénomène, toute pensée, sont absolument déterminantes. Le matérialisme s’oppose donc à l’autre grande conception du monde, dite idéaliste. L’idéalisme postule au contraire la préexistence des idées, accordant un pouvoir (celui de créer le monde) à la pensée que le matérialisme ne lui reconnait pas. Nous achèverons cette partie en notant que Friedrich Engels fait de l’Angleterre le « berceau du matérialisme » - nous pourrions ajouter, du matérialisme moderne. Il cite tour à tour Bacon, Hobbes, Locke. Il reconnait également une tradition matérialiste française issue de Descartes. Il lie enfin l’avènement du matérialisme débarrassé de tout idéalisme au nom de Marx.
Karl Marx (1818-1883)
Qu’appelle-t-on la « dialectique » ?
Comme souvent en philosophie, il est bon de revenir à l’étymologie. Du grec dialektikê (pour le nom commun dialectique), composé de dia (à travers) et de legein (signifier, parler), la dialectique invite à saisir par son fondement étymologique un mouvement ; le mouvement de la pensée, du discours, du langage ; mais aussi le mouvement du monde, de la nature. C’est encore Héraclite d’Ephèse qui s’étonnait du devenir des choses, de leur identité en même temps que de leur changement permanent. « Le feu s’allume avec mesure et s’éteint avec mesure », « Nous ne descendons jamais deux fois dans le même fleuve », « nous sommes et ne sommes pas », comment comprendre ces apparentes contradictions, ces dires héraclitéens pour le moins illogiques au premier abord ? La dialectique constitue précisément, dès l’antiquité (on se souviendra de l’importance attribuée par Platon à la dialectique, pratique la plus élevée du discours, et réservée au philosophe) la méthode permettant de penser la contradiction elle- même. Du point de vue héraclitéen, qu’est-ce à dire ? Si nous sommes identiques à nous-même à chaque instant de notre vie, c’est de par l’identité que l’on se constitue au travers du prénom, du nom, de nos idées, de nos organes, etc. Néanmoins, à chaque instant, la vie et la mort se succèdent en nous, pour qu’il y ait « âme qui vive », il faut qu’il y ait « âme qui meurt ». La vie se définit par rapport à la mort et vice versa, et chaque chose se définit également par son contraire, par ce qu’elle n’est pas. Aussi, notre identité est différence ; c’est le fameux « je est un autre » d’Arthur Rimbaud. C’est en considérant les phénomènes et les choses isolément qu’on les situe dans des oppositions fixes, immuables, que l’on « essentialise ». Dès que l’on restitue toutes les conditions qui environnent un phénomène, que l’on réhabilite toutes les actions réciproques dans lesquelles s’insèrent ce phénomène, nous tombons immédiatement sur des contradictions, qui succèdent et précèdent des réconciliations. Les contradictions sont rétablies au sein d’un mouvement global qui permet précisément de les dépasser, vrai et faux s’opposent alors moins qu’ils ne forment à eux deux un mouvement. Comme évoqué, ce mouvement a lieu grâce à la contradiction qui se résout et réapparaît de manière perpétuelle, autrement dit, le mouvement est une négation perpétuelle. Nier, en tant qu’acte dialectique, c’est transformer un extrême en son contraire (A nié équivaut à – A). Ainsi, le « faux » nie le « vrai », qui nie à son tour le « faux ». En résulte, par cette négation de la négation, un « vrai » enrichi de ce qu’on a découvert comme étant « faux ». Afin de rendre cela plus concret, prenons un exemple dont Engels fait usage dans l’Anti-Dühring. Soit une graine devenant fleur. La graine d’abord unique est « niée » par la fleur (la fleur remplace la graine, la fleur s’épanouit quand la graine disparait). Puis, la fleur laisse place à de nombreuses graines similaires à la première. La première graine se trouve donc augmentée quantitativement, si ce n’est qualitativement. En effet, Marx affirme que « de simples changements de la quantité, parvenus à un certain degré, amènent des différences dans la qualité » (Le Capital, Livre I, Tome 1). Ce principe, établi de manière empirique, est loin d’être anodin du point de vue de l’analyse dialectique, tant s’en faut. « La loi de la négation de la négation qui s’accomplit d’une façon inconsciente dans la nature, dans l’histoire, et jusqu’à ce qu’elle soit connue dans nos cerveaux, a été formulée avec rigueur pour la première fois par Hegel. » (Anti-Dühring). Selon Engels, la dialectique antique permettant de prendre conscience des contradictions qui se posent dans le discours, voire dans le monde, devient la structure même de la nature, contradictoire en soi, chez Georg Wilhelm Friedrich Hegel (philosophe allemand, 1770-1831). A en croire Engels, Marx intègre la dialectique dans sa conception de l’histoire via la critique du corpus hégélien. Marx affirme en effet : « bien que, grâce à son quiproquo Hegel défigure la dialectique par le mysticisme, ce n’en est pas moins lui qui en a le premier exposé le mouvement d’ensemble. » (Postface à la seconde édition allemande du Capital, Marx). Comprendre la philosophie de Marx sans comprendre la dialectique hégélienne constituerait donc une démarche sombrement incomplète. Cependant, il suffira ici de comprendre la dialectique telle que nous l’avons présentée pour obtenir un aperçu de l’usage que peut en faire Marx. Globalement, ainsi que l’expose Engels, « la dialectique, en brisant l’horizon étroit de la logique, contient le germe d’une vision plus vaste du monde ». La dialectique telle que Marx l’emploie, et telle qu’Engels la précise, constitue le contraire de l’isolement des phénomènes et étudie bien au contraire les processus de développement (littéraires, historiques, philosophiques, naturels...) en pensant et s’appuyant sur la contradiction. Comme l’explique Loïc Chaigneau (fondateur de l’Institut de l’Homme Total, et militant politique actif sur YouTube) à l’occasion d’une introduction à la dialectique, il est question de se nourrir de la contradiction pour produire la vérité, et de dépasser en cela une conception dualiste ou binaire de cette dernière. Logique et contradiction ne sont donc pas à opposer dans ce cadre précis. Novalis (1772-1801), un éminent représentant du premier romantisme allemand, avait laissé échapper dans ses manuscrits de 1799-1800 ceci : « détruire le principe de contradiction est peut-être la tâche suprême de la logique supérieure ». Mais c’était sans compter que, non loin de 70 ans plus tard, Karl Marx affirmerait que dépasser ou surmonter la contradiction en l’acceptant, plutôt que de la détruire, permet d’accoucher d’une vérité objective, englobant cette contradiction dans un mouvement général. En conclusion de cette partie, nous citerons Engels : « La dialectique [telle que Marx l’emploie] n’est pas autre chose que la science des lois générales du mouvement et du développement de la nature, de la société humaine et de la pensée. » (Anti-Dühring). Il faut donc avoir fondé une « science de la société humaine » pour y avoir intégré la dialectique.
Le matérialisme dialectique et historique ?
Si l’on adjoint l’adjectif « historique » à « dialectique » lui-même qualifiant le « matérialisme », c’est bien parce la conception d’un monde profondément matériel, régi par des mécanismes et processus dont les logiques sont à découvrir en cernant, selon Marx, les contradictions qui lui sont inhérentes doit s’appliquer à l’histoire. Selon Engels, entre beaucoup d’autres, Marx fonde une véritable science de la vie sociale, de la société, de l’histoire de la société. En injectant la rigueur que lui permet le matérialisme dialectique, c’est-à-dire « l’étude des contradictions dans le devenir des choses » (Georges Gastaud, enseignant en philosophie et auteur), Marx semble avoir fondé l’étude scientifique de l’histoire, si ce n’est les sciences sociales elles-mêmes. De la même manière que l’on découvre progressivement et scientifiquement les lois nécessaires du développement de la nature, Marx cherche les lois nécessaires de l’histoire de la société, histoire qu’il pense être le développement nécessaire de cette société. De la même façon que l’on restituait, dans le cadre du matérialisme philosophique ou scientifique, les conditions environnantes et déterminantes de chaque phénomène, la démarche de Marx vise à restituer les conditions matérielles caractéristiques de moments historiques, de mentalités particulières, de doctrines et théories particulières. Autant que la conscience constitue un reflet du monde réel et matériel, les théories, de même que la vie spirituelle dans sa globalité, constituent selon Marx l’expression ou le reflet de conditions matérielles précises, savoir d’un mode de production, de rapports de productions donnés. Dans la préface de la Contribution à la critique de l’économie politique, Marx nous offre ce chiasme : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. ». C’est en cela que réside le bouleversement : la vie détermine les idées et non l’inverse. « Ce que sont les individus dépend des conditions matérielles de leur production. » (L’Idéologie allemande, Marx et Engels). La source des « maux de l’humanité » n’est donc pas à chercher au sein des grandes théories en tant que telles, mais dans le développement économique de la société, dans ses conditions matérielles d’existence conditionnant l’émergence de telles idées. En effet, c’est la « transformation des modes de production et d’échange » (impliquant des changements de rapport de production), « la division de la société en classes sociales qui en résulte » et « les luttes de ces classes entre elles » qui constituent selon Marx le moteur des grands évènements historiques. C’est bien la vie matérielle de la société qui devient la donnée première, la vérité objective, le réel sur lequel s’appuyer pour découvrir les leviers d’action pertinents. Marx en découd avec les grandes idées pendues en l’air. Il n’est plus question d’établir des programmes politiques fondés sur de grandes valeurs intouchables, mais bien de faire éclater au grand jour les rouages de notre société afin de moins se tromper dans l’action réformatrice, sinon révolutionnaire, en tout cas politique. De même qu’il considère l’approche matérialiste comme étant la plus pertinente, il façonne une pensée dialectique de l’histoire (d’après la dialectique hégélienne dont il sauve le noyau rationnel) permettant non plus d’opposer les périodes historiques les unes aux autres, les théories les unes aux autres, mais de restituer le rôle historique et nécessaire de chacune d’entre elles. Alors que « la nature est le banc d’essai de la dialectique », de même plus rien d’historique ne s’oppose absolument, mais toutes les contradictions «se résolvent dans la vue de l’universelle action réciproque» (Socialisme utopique et socialisme scientifique, Engels). La dialectique, rappelons-le, s’oppose en un sens à la métaphysique qui pense des concepts fixes et immuables, uniquement par antithèse. La dialectique ne pense quant à elle aucune entité de manière isolée, de manière essentielle et détachée de l’ensemble du réel matériel. Mais sa force est, en dernière analyse, de précisément dépasser la métaphysique en la rendant nécessaire (l’ennemi finit par être intégré, l’opposition est dissoute) : certaines conditions matérielles pourraient permettre d’expliquer historiquement et scientifiquement la naissance nécessaire de la métaphysique. Le format de cet article force à restreindre l’exposé détaillé du matérialisme historique et dialectique. Il pourrait être question de développer au cours des prochains articles la façon dont le matérialisme dialectique permet, selon Marx, de cerner au mieux les logiques qui gouvernent le développement de notre histoire, et quelles peuvent en être les conséquences sur le plan de l’action militante et de l’action politique. Nous pourrions aussi nous pencher sur la pertinence de l’usage des classes sociales comme grille de lecture de la société, et tenter de sentir dans quelle mesure ces dernières sont ou non encore actuelles.