LES AVENTURIERS DU SCRUTIN PERDU

Pour réformer le système électoral


Dans ce contexte d’élection, je vous propose de nous intéresser au processus électoral de la Vème République.

Nous avons tous un avis, aussi approfondi soit-il, sur chacun des candidats et les idées qu’ils portent, et une fois synthétisé, il forme nos opinions politiques. Pourtant, le jour J nous ne pouvons résumer ces opinions complexes qu’en un seul nom. Un seul nom pour les gouverner toutes. Comment diable cela est-il possible ? Quelle est la probabilité pour qu’un candidat ou qu’une candidate satisfasse l’ensemble de nos opinions et de nos valeurs ? Elle est assurément très faible. En conséquence nous devons faire des compromis et renoncer à certaines idées que nous souhaitons pourtant voir portées au sommet de l’État.

Les limites du mode de scrutin actuel : les deux tours

Aujourd’hui nous élisons le chef de l’État via un scrutin uninominal à deux tours. C'est-à-dire que nous ne glissons dans l’urne qu’un seul nom. Suite à un premier vote, si aucun candidat n’obtient la majorité absolue, les deux candidats totalisant le plus de voix sont retenus pour un second tour au cours duquel nous sommes rappelés à voter, selon les mêmes modalités, pour les départager.

À première vue, ce mode de scrutin semble être le plus évident et le plus simple à mettre en pratique, mais il peut être sérieusement remis en doute quant à la représentativité des opinions des électeurs. De plus, il donne lieu à un certain nombre de paradoxes démocratiques comme le vote utile ou le fait que deux candidats aux opinions très proches seront autant mis en rivalité que deux candidats aux idées opposées. Tout cela sans parler du fait qu’il considère comme équivalents la voix d’un vote par conviction profonde et celle d’un vote par dépit ou faute de mieux.

Ceci n’est pas sans nous rappeler l’élection de 2017, lorsqu’au second tour (voire dès le premier pour certains) une grande partie des votants ont donné leur voix à E. Macron pour faire barrage au Front National, lui permettant de comptabiliser plus de 66 % des votes au soir du second tour. Mais que signifient ces 66 % ? Ce chiffre recouvre les voix des militants les plus investis de M. Macron comme celles de ses opposants les plus farouches qui, par dépit ou dégoût de ce qu’il y avait en face, ont voté pour lui ! Cela a autant de sens que de dire qu’un mètre plus un centimètre font deux.

Ce mode de scrutin réduit la complexité, la pluralité de notre pensée politique en un rigide programme politique (qui ne sera jamais tenu). Provoquant ainsi la polarisation des opinions vers les extrêmes, au fur et à mesure des élections de moins en moins d’électeurs se sentent concernés par le scrutin suprême en se disant, à juste titre, que leur vote n’a pas de sens et décident de le bouder. À chaque élection depuis 2002 les candidats « favoris » basent leur discours de campagne sur le même registre : « Nous sommes la seule alternative au FN ! Votez pour nous ou vous aurez le sort de la nation sur la conscience... », ne prenant pas la peine de proposer des programmes innovants ou audacieux mais ne comptant que sur l’épouvantail du Front National (ou de la France Insoumise pour certains, on en revient à la polarisation) pour se faire élire. C’est insoutenable.

En réponse, nous devons dépasser ce système de vote perverti, le considérer comme périmé, révolu, et décider d’un nouveau processus électoral. Et ce ne sont pas les modes de scrutins qui manquent ! Parmi eux je souhaiterais vous présenter mon préféré : le vote par jugement majoritaire.

Jugement majoritaire : un nouvel espoir

Au début des années 2000 Rida Laraki et Michel Balinski, deux mathématiciens du CNRS travaillant sur la théorie des jeux et la décision collective ont mis au point un nouveau mode de scrutin. Il est très simple et rempli de nombreux critères qui font de lui (à mon avis) le meilleur processus électoral. L’idée est la suivante : à chaque candidat nous allons attribuer une mention parmi 7 allant progressivement de « à rejeter » à « excellent ». Cette élection se déroule en un tour.  Le bulletin de vote se présente sous la forme d’un tableau à double entrée avec d’une part, l’ensemble des candidats, et d’autre part, les mentions à leur attribuer. Pour chaque candidat on peut définir sa mention médiane M comme suit : 50 % des électeurs lui ont attribué M ou mieux et 50 % des électeurs lui ont attribué M ou moins. Le candidat élu est celui qui a la mention médiane la plus haute. En cas d’égalité, il suffit de départager en considérant comme vainqueur le candidat qui a le meilleur pourcentage de la mention correspondant à sa mention médiane.

Un tel système électoral permettrait de prendre en considération notre opinion sur chacun des candidats, de façon individuelle et indépendante, créant ainsi une pondération qui n’existe pas dans le scrutin uninominal à deux tours, qui n’attend de nous qu’un « oui » absolu pour un seul candidat. Ainsi comme nous pouvons nous exprimer sur tous les candidats il n’y a plus de vote utile ! Si l’on ne souhaite pas qu’un candidat soit élu, il suffit de lui attribuer « à rejeter », la pire mention. Dans le cas de figure où l’on considère que deux candidats sont convaincants et nous plaisent, nous pouvons leur attribuer à tous deux la mention « excellent » sans que cela ne pénalise l’un ou l’autre, ce qui n’est en revanche pas le cas dans un vote uninominal à deux tours.

La démocratie est un long fleuve tranquille

Changer de mode de scrutin ne résoudra pas tous les maux de la démocratie, car une fois élus se pose encore la question de la légitimité de nos dirigeants à nous gouverner. Les questions de représentativité contiennent mais dépassent le mécanisme électoral. Il suffit de regarder l’Assemblée Nationale et de constater que d’un point de vue sociologique et économique elle est loin d’être représentative de la nation française ; mais cela dépasse les questions du vote. Il ne suffit pas de changer le mode de scrutin pour régler le problème de représentativité et de légitimité des élus. Le vote ne peut pas tout.

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