LE COMPLOTISME

Mieux comprendre pour mieux lutter


La pandémie du covid-19 a été un champ d’une grande fertilité pour l’éclosion de débats, d’informations, de décisions politiques préparées à la hâte, sans grand souci du respect des vérités factuelles ou de la raison. Cette surenchère de discours irrationnels n’a pas aidé à la compréhension de la nature réelle de la situation ou de la justification des décisions. Dans des cas d’incompréhension pareils, il est naturel pour les personnes de chercher à comprendre par tous les moyens ce qui leur arrive ; ceci, car nous ne sommes pas toujours formés à nous informer, peut être la source d’erreurs d’aiguillage ou de méthode lors de la recherche d’information. Il arrive alors de relayer des informations de sources dites « proches des sphères complotistes », et pour ces erreurs d’aiguillage, certains de nos concitoyens, pensant partager de l’information vraie acquise durement, se retrouvent marginalisés dans le débat public, taxés de « complotistes ». Creusons un peu ce phénomène que je juge dangereux pour la santé du débat public et qui selon moi prend sa source dans une incompréhension de ce qu’est réellement le complotisme.               

Illustration par Juliette Kieiner

La nature réelle du complotisme 

J’ai la prétention de pouvoir apporter un brin de vérité à ce sujet, ayant moi-même baigné dans ces théories jusqu’au cou durant mon adolescence. Cet article a donc valeur de témoignage. Le mot « complotisme » (ou « conspirationnisme », « théorie du complot » …) renvoie, ainsi qu’on l’entend aujourd’hui, à la croyance selon laquelle la plupart des événements touchant de près ou de plus loin à des décisions politiques sont le résultat d’une entente entre des personnes occupant de hauts rangs dans la société agissant pour l’intérêt d’une élite et au détriment de l’intérêt de tous. C’est ainsi que, selon cette théorie, les gouvernements, les grandes multinationales, les lobbies, les banques, des sociétés secrètes, décident main dans la main de ce qui arrive dans le monde des hommes pour conserver autant que possible leur pouvoir, sans tenir compte des malheurs engendrés pour les populations. Pour cela ils ont des instruments, qui nous fatiguent, nous divisent, nous rendent inaptes à la révolte (le travail, l’argent, les divisions politiques ou culturelles qui seraient créées de toutes pièces…). S’y ajoutent parfois des forces spirituelles ou extra-terrestres, dont l’élite des hommes en question ne serait que le prolongement terrestre. Des exemples précis de ce que peuvent dire ces partisans de la théorie du complot : l’État-Islamique a été créé par la CIA et c’est cette dernière qui a donc organisé les attentats les plus meurtriers des trois dernières décennies ; Stanley Kubrick a tourné les premiers pas de l’homme sur la lune dans un studio hollywoodien ; les grands laboratoires pharmaceutiques créent délibérément des maladies telles que le SIDA pour nous affaiblir et faire fructifier le marché des médicaments ; les extra-terrestres ont construit les pyramides d'Égypte.

La nature réelle des complotistes

Le complotisme, c’est un dogme de croyances, mais c’est également des croyants. Le comprendre, c’est donc aussi comprendre ses adeptes. Il faut savoir que les complotistes « vrais » sont souvent pénétrés jusqu’à la racine de l’esprit de ce qu’ils avancent et de ce qu’ils lisent ou entendent. Être complotiste, c’est non seulement accepter le dogme de croyances, mais c’est aussi épouser une manière d’analyser les informations qui nous parviennent ; et ce, de manière spontanée, sans avoir à se forcer. C’est que le complotisme touche jusqu’au psychologique. On en vient à voir le complot partout : le moindre phénomène en vient à être « complotisé ». Le petit maire du village qui baisse une subvention, l’ami qui s’éloigne sans raison, tout peut devenir l’objet d’un complot dans l’esprit du complotiste. Il y a assurément une forme de paranoïa qui naît avec le dogme, une activité de l’esprit au-delà du contenu des convictions. On observe également une certaine tendance à vouloir intégrer chaque phénomène au système coûte que coûte ; ainsi on voit le complotiste chercher à justifier avec une grande conviction par les arguments les plus ridicules, parfois, ce qu’ils avancent (même les thèses parfois les plus fortes). On pourra entendre ainsi justifiée l’existence même du gigantesque complot par le fait "qu’il n’y ait pas de fumée sans feu” (ce genre de vieille expression revêt souvent la fonction d’argument valide quand cela peut les arranger). Les complotistes aiment aussi faire dire n’importe quoi aux vérités scientifiques : ainsi grâce à Einstein, on saurait que le temps n’existe pas et que la croyance en son existence est une prison permettant de mieux garder le contrôle sur les populations ... La volonté de ne pas se contredire les uns les autres est également forte, la remise en question d'une thèse est presque absente tant qu'elle s'intègre au système.

La méconnaissance amène la discrimination

 C’est sur ces points que la différence se fait avec une personne qui, simplement par mégarde, relaie des informations proches des thèses conspirationnistes. Ce n’est pas sur le contenu de ce qui est avancé, car il est aisé d’avancer une chose qu’un complotiste pourrait avancer, à la vue de la largeur de leurs croyances. Les personnes qui se trompent sont vous, moi, un membre du gouvernement, un spécialiste … La crise du covid a été une puissante révélatrice de la capacité de chacun à se tromper, car il a été nécessaire pour les scientifiques ou les gouvernants d’anticiper les évènements amenés à se produire ; et nous-mêmes, submergés par les avis contradictoires visant l’anticipation des évènements, en sommes venus à nous fonder un avis pas toujours éclairé sur la situation. Ces avis contradictoires ont pu mener à des débats houleux et passionnés, où la rationalité n’a pas souvent joué le rôle d’arbitre. Contre ceux qui allaient à l’encontre de l’avis majoritaire, ou contre l’avis du gouvernement, on a pu entendre énormément crier au complotisme. Mais où est le complotisme chez ceux qui, par un naïf espoir, ont cru aux affirmations du professeur Raoult sur un médicament miracle ? Où est le complotisme chez ceux qui ont cru que tout n’était pas faux dans le film « Hold-up » ? (Au passage, ceux-là n’ont pas tout à fait tort). Où est le complotisme chez ceux qui doutent de l’efficacité et de la sûreté des vaccins car, n’ayant pas de formation scientifique, ils ne peuvent déceler le vrai ou le faux sur l’ARN messager ? Il n'est nulle part, tant que ces croyances ne sont pas reliées avec tout un tas d’autres croyances en un système complexe. Il n’y a pas tant de personnes qui tentent tout de même de rattacher ces personnes à un semblant de rationalité, puisse-t-il être maladroit. La méconnaissance de la nature réelle du phénomène complotiste produit une discrimination, puisque ces personnes, étant simplement victimes d’une erreur de jugement isolée, sont à tort repoussées du débat public aux côtés des complotistes les plus endurcis. Ceci est cruel, car les personnes sont alors discréditées sans comprendre pourquoi, car les reléguer au rang de complotiste ne montre nulle part l’erreur derrière leur raisonnement. Il n’y a rien de constructif à les insulter de la sorte : on les rend victimes d’une discrimination infondée, on expose soi-même sa méconnaissance quant au sujet du complotisme, et surtout, rien n’est dit de plus sur le sujet du débat.

Un écueil qui le renforce

L’attitude discriminatoire telle que décrite au paragraphe précédent a l’inconvénient énorme de renforcer le complotisme chez ceux qui sont ouvertement partisans de cette théorie. En effet, leur argumentation est construite de telle sorte que les taxer de complotistes rend à leurs yeux d’autant plus légitimes leurs croyances. En effet, ils rétorqueront que si l’on n’a que ça à leur répondre, c’est signe que leur parole dérange (leurs croyances sont censées déranger l’opinion publique, car, ainsi qu’ils le disent, « la vérité dérange ») et qu’il est difficile de la démentir ; cela est signe pour eux qu’ils sont certainement dans le vrai. Il est donc contre-productif d’agir ainsi face à un véritable partisan de la théorie du complot, car cela ne fait que le convaincre d’autant plus de camper sur ses croyances. Pour une personne qui, naïvement, rapporte une information tirée des sphères complotistes sans pour autant être convaincue de tout le système, la démarche est également vaine, car, une nouvelle fois, cela ne lui apportera aucune raison valable de changer d'avis, aucun argument rationnel ne lui étant apporté. Il faut compter aussi le risque de la blesser, le mot complotisme ayant quand même une dimension péjorative dans la bouche de l'opinion publique. Pire encore, ne pas lui apporter d'arguments rationnels pour lui exposer ses erreurs, risque de la laisser se plonger dans les lises de ce système de croyances où tout est fait pour s'enfoncer toujours plus, plus vite, plus facilement. Le film "Hold-up" est un bon exemple de ce danger : parce qu'il énonce quelques vérités que tout le monde aura pu remarquer aisément (par exemple les graves balbutiements du gouvernement au début de la pandémie), parce qu'il fait intervenir des gens se présentant comme des spécialistes de ce qu'ils racontent, on en viendrait vite à lui accorder du crédit ; de là, on pourrait accepter certaines "fake news" de ce film, puis, de fil en aiguille, accepter tout son propos, qui contient des thèses complotistes tout de même très fortes.

Quel comportement adopter ?

 Face aux conspirationnistes endurcis, la partie est souvent perdue d'avance dans la discussion. Leur montrer leurs erreurs de raisonnement ou la fausseté des faits qu'ils rapportent relève presque de l'impossible ; leur conviction est devenue passionnelle, elle est enracinée dans leur esprit comme des lois mathématiques, et ils trouveront toujours une entourloupe pour se donner raison dans tout débat. Il faudrait les secouer dans leur être entier pour les faire revenir à la lumière (ce qui m'est arrivé il y a environ cinq ans, ouf ! fin de la parenthèse autobiographique). Mais face aux personnes qui ne sont pas amarrées au système entier de croyances, il faut oser aller réellement discuter avec eux, car alors on se rendra compte qu'ils sont bel et bien ouverts à la discussion, qu'ils n'ont pas plus de mal à changer d'avis qu'un autre s'ils se rendent compte qu'ils se sont trompés ; souvent, ils n'attendent même que ça, qu'on leur montre la vérité, car ils la cherchent. Alors il faut savoir ne pas les laisser sur leur faim en termes d'arguments et de faits : leur montrer lorsqu'ils énoncent des chiffres faux, lorsqu'ils font des erreurs de logique, leur présenter les faits véritables, des études scientifiques, etc. Cela demande d'être soi-même renseigné sur le sujet, car dans le cas contraire, vous serez autant ignorant que la personne sur ce que vous affirmez et vous risquez de ne pouvoir répondre à ses arguments, ce qui présente les mêmes dangers que de la traiter de complotiste (le risque en moins de la blesser moralement). Ne soyons pas agressifs face aux gens qui se trompent, car tout le monde se trompe. Relayer une information issue de médias complotistes est une erreur en fait assez banale, elle ne mérite pas une défaveur, une discrimination. Les médias d'information d'aujourd'hui, au moins pour certains, nous-mêmes aussi parfois, sommes tombés dans ce travers. La lutte contre le complotisme, et plus largement contre l'obscurantisme, n'est pas un combat d’élimination ; ce ne doit pas être la victoire de la pensée dominante écrasant grossièrement tout ce qui la contredit ; ce doit être le triomphe de la raison, et la raison lutte par ses propres moyens, c'est-à-dire par les individus qui en font usage pour répandre les savoirs acquis légitimement.

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