La philosophie de Wittgenstein

Un outil thérapeutique pour la compréhension du TOC


Le trouble obsessionnel compulsif (TOC) est un trouble psychique qui touche environ 2,3% de la population mondiale. Ce trouble affecte autant les femmes que les hommes de toutes les ethnicités et de tous les milieux sociaux confondus, et il survient généralement pendant l’enfance ou l’adolescence, avant la vingtaine.

Aloïse Mcnotron

Aloïse Mcnotron

Qu’est-ce que le TOC ?

Ce trouble se caractérise par une réaction obsessive et compulsive à des pensées intrusives générant de l’anxiété et de la peur. Atteint.e.s de TOC, nous sommes pris.e.s dans un cycle d’obsessions et de compulsions, les compulsions étant le moyen le plus intuitif de gérer l’anxiété, la peur, le dégoût et la honte qui nous submergent. Les pensées intrusives sont involontaires et ego-dystoniques, c’est-à-dire qu’elles sont en désaccord profond avec nos croyances, nos désirs et nos valeurs. Tout être humain a des pensées intrusives du style : « Je pourrais sauter de ce balcon » ou « Est-ce que j’ai bien fermé la porte à clef ? ». Notre cerveau est créatif et effectue des associations d’idées plus ou moins dérangeantes et violentes. Ce qui fait la différence entre une personne qui est atteinte de TOC et une personne qui ne l’est pas est la réaction engendrée par la pensée en question. En effet, si l’on a une pensée du type : « Je pourrais jeter mon bébé par la fenêtre » on peut se dire « quelle pensée bizarre et horrible » et puis passer à autre chose, ou on peut ressentir une angoisse extrême, se juger et commencer à se poser des questions telles que : « Est-ce que j’ai vraiment envie de jeter mon bébé par la fenêtre ? », « Suis-je une personne horrible et dangereuse ? », etc... C’est en donnant de l’importance à la pensée qui nous cause de la détresse que l’on peut entrer dans un cycle d’obsession et de compulsion. Les compulsions, qu’elles soient mentales (vérifier que l’on n’a pas des envies suicidaires) ou physiques (vérifier que l’on a bien fermé la porte à clef) sont les moyens invoqués dans l’espoir de mettre un terme à ces pensées obsessives, de contrecarrer les effets désastreux imaginés en conséquence, ou de diminuer l’anxiété qu’elles causent. Bien sûr, même chez les personnes souffrant de TOC, ce ne sont pas toutes les pensées intrusives qui sont génératrices d’une extrême anxiété et de compulsions ; on parle souvent en thèmes. Prenons par exemple deux personnes atteintes de TOC : une a peur d’être raciste, et l’autre a peur d’attraper le SIDA et de contaminer ses proches. A moins d’être réactif.ve.s  à [triggered by] ces deux thèmes, la personne qui a peur du SIDA ne réagit pas de façon obsessive et compulsive à des pensées intrusives racistes, et inversement, la personne qui a peur d’être raciste ne réagit pas obsessionnellement et compulsivement à des pensées intrusives de contamination. Alors qu’à court terme les compulsions peuvent fonctionner comme moyen de réassurance, sur le long terme, il s’avère qu’elles ne font que renforcer le cycle sans fin du doute : doute – besoin de certitude – doute – besoin de certitude - etc… et ainsi leur efficacité diminue. Le sujet se retrouve avec de plus en plus de pensées intrusives, de plus en plus de compulsions et de plus en plus d’anxiété. Cette anxiété sévère peut alors entraîner de la dépression, car la personne atteinte de TOC est mentalement, physiquement et émotionnellement débordée par toutes ces pensées effrayantes et tous ces rituels irrationnels qui lui prennent un temps fou au quotidien. Ce qui est intéressant dans ce trouble est que les personnes atteintes de TOC savent en général que leurs pensées sont irrationnelles ou en tout cas que la peur qui leur est associée est disproportionnée mais ceci ne peut empêcher l’urgence de la compulsion. Le TOC, c’est comme une voix dans ton cerveau qui te dit que si tu ne fais pas X alors il va t’arriver Y, et alors, pétrifié.e, tu fais X. Les rituels de vérification et de neutralisation des pensées intrusives sont effectués pour empêcher toutes sortes de catastrophes imaginées qui semblent pourtant immanentes. Ce qui se passe dans le cerveau lorsqu’une pensée survient avec une anxiété extrême est qu’il se fige. Il se produit alors deux réactions instinctives possibles : la fuite ou le combat [fight or flight]. Si on choisit de fuir, notre compulsion sera neutralisante car on cherche un moyen de contrecarrer la pensée qui nous dérange en nous rassurant que l’effet indésirable n’arrivera pas puisque l’on fait X. Si on choisi de combattre, on va entrer en dialogue avec la partie de notre cerveau qui nous dit que pour X raisons on est mauvais, on a mal agi ou on va mal agir, et chercher des façons de lui prouver qu’elle a tort. En réalité ces deux réactions mènent au même résultat : un doute plus grand et un besoin encore plus pressant d’y mettre fin. Que ce soit par la fuite ou par le combat, on ne peut gagner contre le TOC en jouant à son jeu. Et c’est ceci qu’on va essayer de comprendre grâce à l’ouvrage De la certitude de Wittgenstein.

Que dit Wittgenstein ?

Ludwig Wittgenstein est un philosophe austro-britannique du XXème siècle qui s’est intéressé à la logique et à la philosophie du langage et qui a formulé une position anti-sceptique très intéressante, notamment en réponse à un autre anti-sceptique : George Moore, son contemporain. L’argument de Moore consiste à dire que « le monde extérieur existe » est une thèse qui se justifie elle-même, qu’elle n’a pas besoin d’être basée sur autre chose qu’elle-même et que nous sommes autorisés à prendre cette croyance pour bien fondée puisque sinon, nous sommes conduits au suicide intellectuel et pratique. Cette position anti-sceptique consiste à dire au sceptique que c’est à lui de nous apporter de bonnes raisons de douter de l’existence du monde extérieur, et non à nous de le lui prouver. Wittgenstein est d’accord avec Moore pour dire que la question sceptique n’a pas de sens car elle est impossible à satisfaire, mais il va aller plus loin que Moore en montrant pourquoi nous n’avons pas à accepter les termes de la question sceptique et pourquoi donc nous ne devons pas lui répondre en ses termes.

Déjà, le parallèle avec le TOC commence à se dessiner. Si on entre dans le jeu du TOC en acceptant ses termes, à la façon de Moore lorsqu’il répond aux sceptiques par des arguments du même ordre, nous avons perdu d’avance. En revanche, si nous refusons d’entrer dans le jeu du TOC, à la façon de Wittgenstein car nous n’acceptons pas ses termes, alors nous avons une chance de réduire la puissance de son argument.

C’est l’analyse du langage qui permet à Wittgenstein de déplacer le problème sceptique. Quand pouvons nous dire « Je sais que » ? Wittgenstein nous montre que dire : « je sais » c’est donner le droit à notre interlocuteur de nous demander « comment le sais-tu ? ». Se convaincre que l’on sait quelque chose pour parer le doute que nous inflige le TOC n’a aucun pouvoir sur lui, et c’est comme cela que l’on tombe dans son piège qui consiste à lui chercher des preuves. Or il n’y a aucun sens à chercher des preuves parfois. En effet, le langage est un jeu avec des règles et ces règles sont indubitables car, sans elles nous ne pouvons dialoguer. C’est ce que Wittgenstein appelle des certitudes. Elles sont à la fois le cadre nécessaire à toute interaction linguistique, et les conditions de possibilités de tout savoir. Le doute ne s’oppose pas au savoir mais appartient au contraire à la même catégorie que lui ; ce qui s’oppose à eux sont les certitudes, qui sont invérifiables mais dont le doute est absurde car ce sont les conditions de sens de tous nos énoncés. Ainsi, tout savoir peut être mis en doute et il n’y a de sens à dire « je sais » que lorsque nous avons affaire à une proposition rationnelle ou empirique qui s’inscrit dans notre jeu de langage. En revanche, dire « je sais » à propos de quelque chose qui fonde notre jeu, n’a aucun sens. C’est commettre une erreur linguistique que de douter de nos certitudes. Je peux dire « je sais que 12 paires de nerfs partent du cerveau » (De la Certitude) car je peux apporter des preuves scientifiques et des raisons de croire cela, mais je ne peux pas dire « je sais que j’ai deux mains » car je ne peux apporter aucune preuve convaincante à l’appui de cette affirmation et je ne peux pas non plus douter de celle-ci de façon raisonnable car, rien dans ce monde ne me fait penser son contraire. Ainsi le premier exemple appartient au domaine du doute/savoir alors que le deuxième appartient au domaine de la certitude.

Comment appliquer cette thèse philosophique au traitement du TOC ?

 « Si un aveugle me demandait : « As-tu deux mains ? », je ne m’en assurerais pas en regardant. Si je devais en avoir un doute quelconque, pourquoi ferais-je confiance à mes yeux ?  Car alors ne devrais-je pas vérifier mes yeux pour savoir si je vois mes mains ? Qu’est ce qui est à vérifier et par quoi ? Qui décide de ce qui est solidement fixé ? Et qu’est-ce que cela signifie de dire que ceci ou cela est solidement fixé ? » (De la Certitude) Wittgenstein montre bien qu’il fait partie de la nature même du doute de régresser à l’infini, mais il ajoute que ceci n’est pas une raison de s’alarmer. Au contraire, la régression à l’infini est un bon symptôme pour se rendre compte que l’on bute sur une certitude, ou une non-question. En effet, douter de l’existence de ses mains n’a pas de sens, car dire « je sais que j’ai deux mains » n’en a pas non plus. Chercher des preuves à cette affirmation est inutile car impossible, et chercher des raisons de douter de cette affirmation l’est tout autant. Ce point est très utile et intéressant pour les personnes souffrantes de TOC puisqu’ il met en lumière le fait que certains doutes sont tout aussi infondés que leur affirmation contraire, puisque ce sont en réalité des non-questions. En effet, nous pouvons avoir un comportement de doute à l’égard de n’importe quelle affirmation. Mais douter de certaines affirmations se révèle insensé et nous pouvons le voir si nous analysons le langage ou le contexte linguistique que nous utilisons pour les formuler. « L’homme raisonnable n’a pas certains doutes » (De la Certitude). Quand nous souffrons de TOC, nous n’avons pas un comportement de doute qui est raisonnable. Le TOC formule des questions pièges auxquelles on ne peut répondre. Reprenons un exemple précédent, la pensée : « Est-ce que je veux vraiment jeter mon bébé par la fenêtre ? ». Répondre : « Je sais que je ne veux pas jeter mon bébé par la fenêtre » n’a pas de sens car, si c’est une certitude, nous n’avons pas besoin de formuler de réponse, de nous justifier. Se justifier renforce paradoxalement le doute car il entraîne la question suivante « Comment le sais-tu ? » ou « Comment en es-tu sûr.e ? », et bien vite c’est un processus sans fin. De même : « Suis-je sûr.e de ne pas vouloir sauter du balcon ? » est une non-question car répondre : « Je sais que je suis sûr.e » n’a pas de sens, car être sûr.e de quelque chose est une attitude et non une preuve. Agir selon ses valeurs, ses convictions, ses croyances et ses désirs en n’accordant aucune valeur à nos pensées intrusives est le seul moyen de se libérer de l’emprise du TOC. Engager une réflexion autour de la pensée intrusive qui nous dérange est déjà une forme de compulsion.

Que retenir ?

L’œuvre philosophique De la certitude de Wittgenstein illustre très bien ce qui se passe dans le cerveau de quelqu’un atteint de TOC et constitue un bon outil thérapeutique pour la compréhension de ce trouble psychique. En effet, lorsque l’anxiété nous saisit, on ne peut lui échapper, d’où le comportement de fixation qui a lieu sur l’idée qui nous fait peur. Instinctivement nous cherchons à nous défaire de cette anxiété soit par la fuite, soit par le combat. Or en réalité, la seule option que nous avons pour nous en libérer est d’accepter cette émotion désagréable et toutes les images mentales effrayantes qui l’accompagnent. L’anxiété ne peut s’en aller par force de volonté, elle ne part que quand nous avons accepté sa présence, sans tenter de la fuir ou de la combattre. Accepter une pensée ou une émotion implique de l’observer sans s’y cramponner, c’est la laisser aller et venir toute seule. De la même façon, plus on cherche à ne pas penser à quelque chose plus on y pense. Si je vous dis : « ne pensez surtout pas à un éléphant rose !», ne me dites pas que vous pensez à autre chose ! Alors, pour se libérer du TOC nous devons résister à l’urgence de lui répondre ou de le fuir car, lui répondre, c’est accorder de l’importance à quelque chose qui n’en a pas. Le TOC est un harceleur qui fait tout pour qu’on se plie à ses règles. Le contenu du TOC, peut importe sa nature, ne mérite pas notre attention. Le seul moyen de se libérer de son emprise est d’accepter sa présence, quoiqu’inconfortable. Pour les personnes souffrant de TOC, notre tendance obsessive-compulsive sera sans doute toujours là mais pas la souffrance psychique associée, car on peut apprendre à ne pas répondre au TOC, à ne pas jouer à son jeu, de la même manière que Wittgenstein refuse le jeu du sceptique. Lorsqu’on a compris les mécanismes du TOC et qu’on parvient à accepter nos pensées intrusives peu importe le dégoût et la peur qu’elles nous inspirent, sans nous juger négativement et sans nous faire de mal en cherchant à les éradiquer, on échappe au cycle obsession-compulsion qui nous fait souffrir. Comme nous l’avons dit plus haut, tout le monde sans exception, a des pensées intrusives dérangeantes et parfois violentes : cela fait partie de la nature humaine et de la capacité créative que possède le cerveau humain pour produire des images choquantes. Il est donc inutile et contre-productif de chercher à s’en débarrasser. En gardant à l’esprit que les pensées intrusives font partie intégrante de notre humanité et que les conséquences catastrophiques qui paraissent en découler ne portent qu’une probabilité si infime qu’il est inutile de porter à l’analyse notre attention, le TOC peut être vaincu.

« Si quelqu’un voulait sans cesse susciter des doutes en moi et me parlait ainsi : là, ta mémoire te trompe ; ici tu as été dupe ; et là encore tu ne t’es pas suffisamment assuré, etc., et si je ne me laissais pas ébranler mais m’accrochais à ma certitude – cela ne peut être une mauvaise réaction puisque c’est justement cela qui définit un jeu. » (De la Certitude).

M’accrocher à mes certitudes fondamentales est la condition nécessaire à tout dialogue, même à celui que j’entretiens avec le TOC, c’est-à-dire aucun !

« Ce qui est curieux, c’est qu’alors même que je trouve parfaitement correct que quelqu’un réponde ‘Sottises !’ à toute tentative de le désorienter avec des doutes sur ce qui est fondamental, j’estime qu’il aurait tort de chercher à se défendre en utilisant, par exemple, les mots « Je sais » ». (De la Certitude).

On ne peut convaincre le TOC qu’on sait avoir raison, alors arrêtons d’essayer et répondons-lui : ‘Sottises !’.

Pour toute personne confrontée à des difficultés avec sa santé mentale, sachez que vous pouvez demander de l’aide et que ça peut aller mieux, et que vous le méritez tous.tes

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