L'IMPORTANCE DES PROJETS

Jacques Secrétin, un pongiste parmi les sages


Jacques Secrétin, décédé le 24 novembre 2020 à 71 ans, est le pongiste français le plus titré de l'histoire. Il était, en plus d'être un grand sportif, une âme des plus charitables, ayant dévoué une partie de sa vie à des actions caritatives. Mais c'était aussi un sage. Me basant sur une interview qu'il donne à Alexis Zikria (voir sur youtube : Jacques Secrétin - "Un homme sans projet est un homme mort."), je vais exposer ici une théorie du bonheur qui est parfaitement illustrée par les propos et la vie de monsieur Secrétin.

Illustration par Maya Scotton

La pensée morbide

Ce rapport à la mort de l'homme sans projet est le signe d'une pensée disons pessimiste-optimiste. Quand Cioran écrit que "Le bonheur n'est pas la température normale de la vie" dans Le crépuscule des pensées, c'est une parfaite expression de la partie pessimiste de la pensée de maitre Jacques (elle ne serait d'ailleurs pas de lui, mais il ne révèle pas le nom de l'homme qui la lui a transmise). Dans un état de repos ("normal"), la vie est triste. Pourquoi donc ? Mais parce qu'elle est finie et que l'homme en a conscience. Le cerveau a en souvenir qu'un jour ou l'autre, nous mourrons. Ce souvenir, admettons-le, n'est au moins pas réjouissant pour quelqu'un qui n'est pas plongé dans une vie des plus sombres ; il n'est jamais réjouissant de se voir confisquer quelque chose de positif, prenons ceci comme un axiome. Cette pensée peu réjouissante donc, dans l'état de repos qu'on appelle l'ennui chez l'homme, finira tôt ou tard par ressurgir. Car, dans l'ennui, l'homme pense, pense, pense jusqu'à arriver à une sorte de vertige causé par des pensées qui le dépassent ; et dépassé, le cerveau retombe alors sur du certain : la finitude de la vie.  L'homme mort, dont parle Jacques Secrétin, n'est pas celui qui n'est plus ; il est celui qui n'a plus que le trépas comme projet, comme visée, comme échéance. L'homme mort est celui qui, pétrifié par sa finitude, se morfond dans les pensées noires, pour finalement mener une existence inutile, désagréable, monotone, traversant les lieux et les instants tel un courant d'air élégiaque. La vie au repos, n'est pas heureuse ; elle est froide et insignifiante.

Le divertissement

Alors il faut oublier sa finitude. Nous voyons plein de différents moyens divertissants : drogues, folie ... Cependant, s'il existe une foule de moyens, il n'y en a qu'un que je considère comme n'étant pas mauvais pour la vie elle-même, le but n'étant pas de se rendre "heureux" par la pathologie. Alors la solution du quadruple champion d'Europe apparait comme la plus rationnelle ; et même, puisqu'il faut se débarrasser de la vie au repos pour chasser la pensée morbide, c'est de manière logique que seule l'activité est valable. Le projet, c'est le principe de l’activité ; il est ce qui fait découler l'activité, ce en vue de quoi nous sommes actifs. Nous voilà rendus à la partie optimiste de la pensée. C'est que, lorsqu'on a un réel projet, un qui nous tient sincèrement à cœur, on met toute notre vie en branle pour parvenir à sa réalisation. Les animaux sauvages ont une vie remplie de projets qu'ils doivent impérativement mener à bien, car leurs projets concernent toujours ou presque leur propre survie ou celle de leur espèce. Ainsi leur vie est rythmée par la recherche de la nourriture, la reproduction, la fuite du danger. L'homme s'est offert la réalisation de tout cela sur un plateau grâce à la technique, ce qui, pas aidé par la conscience de soi qu'il a développé, crée pour lui de l'ennui. Il doit donc se trouver des projets artificiels pour se maintenir dans un état au moins pas trop malheureux. Jacques avait compris cela ; "projet", il n'avait que ce mot à la bouche, sa vie en débordait. Entre le sport de haut-niveau, ses activités artistiques, ses activités caritatives ... il était toujours occupé à se démener pour réaliser ses projets. Jamais certainement son cerveau n'a été enfoui durablement dans l'obscurité. Sa vie même est l'exemple de sa pensée.

Ce qui compte vraiment

Reste à tirer les enseignements pratiques de ce qui a été dit. On doit se constituer des projets pour faire avancer sa vie, sans quoi nous devenons un tas de chair inutile, mais surtout triste. La recette du bonheur est ici égoïste ; on ne parle que du bonheur de l'individu. Dès lors, la nature de ce qui est projeté importe peu. Cela peut tant faire le bien autour de soi ou ne faire de bien qu'à soi, cela ne compte pas. À la limite, dans ce cas précis, on se fiche même du bien ou non que la fin du projet peut nous procurer. Cela ne concerne pas ce qui est dit ici, cela ne rentre pas dans nos recherches. Jacques Secrétin a connu deux divorces à cause du temps que lui prenait le tennis de table ; pour bien du monde, cela n'est pas un bien. Mais, ce projet sportif n'en reste pas moins un projet tout autant occupant et donc tout autant salvateur qu'une vie de famille bien réglée. Je ne pousse personne à formuler des projets stupides ; néanmoins, il faut comprendre, dans cette philosophie pratique, que l'important réside dans le fait d'avoir un projet, et non d'avoir des projets bons, d'autant plus que la valeur du bon sera portée par des supports bien différents en fonction de beaucoup de paramètres. Mais également, on peut se demander si un projet qui ne parviendrait pas à sa réalisation serait toujours salvateur ? Eh bien, ce qui sauve de l'ennui, au fond, ce n'est pas la réalisation du projet, la satisfaction du désir de le voir se réaliser (bien au contraire même selon un certain Schopenhauer, c'est son insupportable pendule qui le dit). C'est tout ce qu'on a fait pour le voir réalisé, toute l'activité produite, tout le temps durant lequel nous avons été occupé, qui nous sauve de l'ennui. Oui, au fond, tout ce que je prescris, c'est de s'activer pour fuir l'ennui. Mais, voyez, Jacques Secrétin a eu pour dernier grand projet d'être champion du monde vétéran de tennis de table à Bordeaux en juin 2020. Il a dédié la dernière année de sa vie presque entièrement à ce projet. La pandémie a vu les championnats du monde repoussés et même annulés après son décès. Il a donc succombé avant la réalisation de son dernier grand projet. Est-il pour autant mort malheureux ?...

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