Assainir la pornographie
Parce que ça part en couille
La sexualité c’est tabou. Et c’est fort, fort dommage. Littéralement tout le monde a une certaine sexualité, et si pour certains cette sexualité est saine et épanouie, pour d’autres elle est la source de frustrations intenses ou de comportements destructeurs. C’est donc un sujet de santé publique, et de santé publique nous n’obtiendrons point sans débat public. Je pense qu’il faut urgemment lever le tabou autour de la sexualité dans le débat public afin d’en faire au moins un sujet de réflexion sérieux et légitime. Bien sûr, la sexualité de chacun peut rester dans le cercle privé, mais à propos de sexualité en général, ou de certaines théories et pratiques, il faut qu’on parle ! Néanmoins, la sexualité en général c’est trop général pour un petit article comme celui-ci. Alors pour cette fois (il y en aura peut-être d’autres) je vais me concentrer sur un sujet plus précis, et qui me semble être un enjeu essentiel : le porno. Ma source d’informations principale sera le rapport d’information L’Enfer du décor réalisé par la délégation aux droits des femmes du Sénat.
Photographie par @filargentique
Des dérives dans l’industrie
Juste avant de commencer, soyons bien au clair. En soi, consommer de la pornographie n’est aucunement un problème, de même que la sexualité en elle-même, seul ou à plusieurs, n’a rien de moralement condamnable. Cependant il existe dans l’industrie, la diffusion et la consommation du porno certaines pratiques problématiques, voire extrêmement graves. Aujourd’hui les sites pornographiques représentent un quart du trafic de vidéos sur Internet. Ces sites sont accessibles par tous, gratuitement et facilement, de sorte qu’à 18 ans, 95% des jeunes hommes et 86% des jeunes femmes ont déjà été exposés à des images pornographiques, volontairement ou non. Avec la massification des contenus permise par la mise en ligne des vidéos, des tendances se dégagent clairement quant au type de contenu. 90% des vidéos pornographiques contiennent de la violence symbolique ou vécue directement par les acteurs (qui ne gardent donc pas grand-chose de leur statut d’acteurs). Dans les violences subies par les acteurs, les femmes sont une écrasante majorité, et les autrices de l’Enfer du décor ont noté des régularités. Souvent les victimes sont recrutées sur la base de leur précarité financière ou sociale, sont manipulées par du chantage, et subissent un premier viol « de soumission ». En France, deux plates-formes d’hébergement (French Bukkake et Jacquie & Michel, pour bien les nommer) ont fait l’objet d’enquêtes pour « viols en réunion, traite aggravée d’êtres humains et proxénétisme aggravé ». Mais nous avons toutes les raisons de penser que les horreurs derrière ces deux marques ne sont que la partie émergée d’un iceberg d’esclavagisme moderne à grande échelle, notamment à l’encontre des femmes. Il nous faut tous prendre conscience que le silence et l’inaction face à ces crimes sont maintenus par le tabou plus général sur la sexualité. C’est dans l’intérêt des producteurs véreux et criminels que chacun se sente honteux de ses fantasmes et de sa consommation de porno, et n’ose donc pas en parler. Mais la prise en charge des victimes, l’action légale contre les sites et les proxénètes fautifs, l’établissement d’une pornographie éthique, etc., nécessite absolument la libération de la parole.
Des dérives dans les contenus
La consommation de certains types de contenus pornographiques n’est pas sans conséquences sur la psychologie et le comportement des consommateurs, notamment les plus jeunes (10% des visiteurs mensuels de sites pornos sont mineurs). D’une manière générale, le contenu pornographique mainstream véhicule des conceptions toxiques de la sexualité et des rapports hommes-femmes. On sait que ces conceptions ont une forte influence sur les représentations des consommateurs. De nombreuses croyances fausses, comme celles que le sexe avec préservatif est moins satisfaisant, que la taille du pénis compte, que la majorité des femmes aiment le sexe anal, etc., sont corrélées avec la consommation de contenus pornos d’après de nombreuses études scientifiques. Le porno n’est pas l’école du sexe, bien au contraire : je parlerai volontiers de désinformation sexuelle. Ce n’est pas non plus l’école de la vie, car l’image sociale des femmes y est systématiquement dégradée, et la notion de consentement pratiquement éliminée. On aussi accès sur les sites pornos à des catégories racialisées (black dick, interracial, latina…) qui véhiculent des clichés racistes par des mises en scène humiliantes. Cela donne lieu à l’intégration de valeurs néfastes par les consommateurs, qui sont alors susceptibles d’adopter des comportements misogynes, racistes et violents, dans l’intimité comme en société. Une méta-analyse (Chen, Jiang, Wang, Böthe, Potenza & Wu, 2021) a aussi conclu que la consommation abondante de porno et l’accoutumance poussent à consulter des contenus plus trash (mais tout aussi aisément accessibles).
Comment changer les choses ?
Dans la mesure où la quasi-totalité du contenu pornographique sur Internet fait état de ces problématiques, il s’agit, pour assainir la pornographie, de la changer de fond en comble. Il existe déjà quelques sites éthiques de pornographie produits par des personnes sensibilisées : XConfessions, Bellesa, Carré Rose Films, Bright Desire, etc., mais ils ne sont à l’heure actuelle qu’ilots dans l’océan. Et malheureusement, la décence n’est pas un modèle économique très efficace ; il vous en coutera donc quelques deniers de consulter les ressources graphiques de ces hébergeurs (c’est un soutien nécessaire pour les producteurs, mais aussi une manière de financer et de favoriser le porno éthique !). La gratuité (relative) de leurs contenus est l’atout majeur des sites mainstream, qui leur permet de faire fi des lois civiles et morales. Il faut donc un mouvement de masse pour faire face aux géants du cul. Ce mouvement, c’est aux citoyens de l’initier en faisant pression dans l’espace public pour imposer le sujet aux médias, aux politiques et à l’Education Nationale. Il y a des victimes à sortir d’un enfer déshumanisant, toute une jeunesse à protéger, des criminels à condamner, des représentations toxiques à effacer, et cela de toute urgence !