Sur le bizarre

C’est chelou


Le bizarre se manifeste quotidiennement, il est rare de finir une journée sans avoir vu quelque chose de bizarre. Tout peut être bizarre, des choses aux personnes en passant par les faits eux-mêmes. Essayons alors de voir ce qu'est le bizarre, ce que nous voulons dire lorsque quelque chose nous est bizarre.

Illustration par Maya Scotton

Qu’est-ce que c’est ?

A priori, le bizarre est ce qui surprend nos habitudes, ce qui est étrange. C'est quelque chose qu'on ne comprend pas et auquel on ne s'attend pas. Il y a plein de choses qu'on ne comprend pas sans que celles-ci nous semblent bizarre, comme le fonctionnement d'un train ou d'un smartphone. Nous savons que nous ignorons ces choses, il n'y a donc pas d'effet de surprise. Le bizarre est l'addition de l'incompréhension et de la surprise ; c'est avec surprise qu'on ne comprend pas. Le bizarre concerne donc uniquement les choses qu'on connaît, ou plutôt qu'on croit connaître. Nous sommes surpris par l'incompréhension d'une chose ou d'une personne qu'on connaît, qui nous est familière. De ce qu'on ne connaît pas, tout est envisageable, tandis que d'une chose qu'on connaît, seulement quelques possibilités sont envisageables. Et c'est bien d'une possibilité non envisagée ou qu'on n'envisageait plus que naît le bizarre.

Traditionnellement, le bizarre est opposé à la norme, considérant que ce qui est bizarre est anormal. Une personne bizarre est une personne qui ne suit pas la norme, que ce soit par sa tenue vestimentaire, son physique ou son comportement. Elle est bizarre, soit par rapport à elle-même(je ne l'ai jamais vue faire ceci et je ne pensais pas qu'elle le ferait), soit par rapport aux autres(elle n'agit pas comme toutes les personnes que j'ai vues jusqu'ici). Il y a donc deux normes différentes par lesquelles on peut percevoir le bizarre. La première norme est fondée par la connaissance d'une personne en particulier, alors que la deuxième norme ressort de l'ensemble de connaissance que j'ai accumulé concernant toute personne en général. Il semble que la norme soit comme la moyenne de nos expériences liées avec un objet particulier ou un objet en général. Si on se permet une analogie, on peut dire que la norme se forme dans l'esprit de la même manière qu'un chemin se forme sur une pelouse. Imaginons une pelouse impeccable, vierge de toute trace de pas, sur laquelle avec le temps les gens passent et repassent selon leurs libres loisirs. Ils dessineront peu à peu un chemin qui sera comme la trajectoire moyenne des passages, et s'affirmera d'autant plus comme chemin au fur et à mesure qu'il sera identifié comme tel. Plus nous le verrons comme un chemin, plus il le deviendra. Et la norme, comme le chemin, deviendra de plus en plus la norme à force d’être perçu ainsi par chacun. Celui qui donc piétinera la pelouse alors que se dresse désormais un chemin impeccablement délimité devant lui sera bizarre, incompréhensible à la vue des autres qui en majorité empruntent le chemin. D'autant qu'à leur paroxysme, certaines pelouses deviennent interdites, obligeant l'emprunt du chemin. La norme à ce moment précis devient la règle, et celui qui ne l'applique pas n'est plus bizarre mais ''hors la loi''.

La norme et la règle

Peut-on être bizarre uniquement si on a le droit de l'être ? On ne peut être bizarre que si on ne suit pas une norme mais si cette norme est une règle on est obligé de la suivre. Il s'ouvre ici un débat difficile (que nous laisserons de côté pour ne pas dériver sur une théorie du droit), celui de la différence entre la norme et la règle. Nous remarquons notamment que la reconnaissance de la règle est obligatoire tandis que celle de la norme est libre. Ainsi, lorsque nous jugeons de la bizarrerie d'une chose ou d'une personne, la norme sur laquelle on s'appuie n'est que ''notre norme'' : elle n'est jamais universellement reconnue. La norme a toujours un caractère subjectif malgré ses apparences, elle n'a pas l'objectivité de la règle. Et ce sont des lois générales formées par l'ensemble de nos observations qui constituent la norme (la majeure partie de notre jugement). Donc, lorsqu'une de ces lois est contredite par un événement, on accuse cet événement d'être bizarre plutôt que d'assumer notre erreur et de remettre en question notre loi (notre norme).

Les gens sont bizarres ?

Prenons un exemple, imaginons un homme qui se met à danser dans le tramway (endroit très propice à la rencontre du bizarre), nous allons le juger bizarre parce que ''personne ne danse dans le tramway''. Cet homme contredit notre loi alors il est bizarre. Il va en fait à l'encontre de notre idée de la normalité. Pourtant, il est possible qu'il soit toujours normal hormis dans le tramway. Il est d'ailleurs très probable que nous soyons tous à un moment donné aussi bizarre que lui mais on ne l'est pas tous au moment de prendre le tramway. Mais si nous croisons des gens bizarres à chaque fois que nous prenons le tramway cela veut dire que c'est désormais la norme. En effet, ce sont les personnes qui sont bizarres, ce n'est pas le fait de voir des gens bizarres qui est bizarre, il est normal de voir des gens bizarres.

Enfin, nous voyons aussi que ce qui est bizarre et ce qui est normal s'ajustent constamment car ce qui est normal peut devenir bizarre et ce qui est bizarre peut devenir normal. Rien n'est définitivement considéré comme bizarre ou normal, même les événements du passé sont jugés différemment selon l'époque où on se tient. Il ressort de chaque époque une idée particulière de la norme et chaque individu en a aussi sa propre idée qui est toujours plus ou moins en accord avec celle des autres mais jamais en total désaccord (car il y a toujours du commun entre le bizarre et le normal sinon on ne pourrait en juger). Ainsi, nous ne sommes jamais bizarre mais nous paraissons bizarre. Pour dire vrai, il faudrait peut-être dire ''il me paraît bizarre'' plutôt que ''il est bizarre''. Car il faut distinguer le sentiment du bizarre que nous ressentons et le jugement objectif que nous prononçons.

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