Ad litem Freeze corleone

Pourquoi est-ce qu’Enthoven aurait dû relire Proust ?


Freeze Corleone a sorti son dernier album, La menace Fantôme (LMF) le vendredi 11 septembre 2020. Cinq jours plus tard, la LICRA a publié un montage censé montrer l’antisémitisme de l’artiste. Le jour même Raphael Enthoven (écrivain et professeur de philosophie) a retweeté le montage et demandé « Qui est ce nazillon ? ». Ce traitement médiatique est révélateur d’une ère dans laquelle la moraline (morale bien-pensante) est l’étalon attribuant valeur à toute chose, définissant ce qu’est la culture admise et interdite. A l’époque de la post-vérité, où l’habitude est de considérer un montage d’extraits hors contexte comme une preuve pour accuser un artiste d’antisémitisme, il semble nécessaire de rappeler quelques banalités oubliées. Le droit et l’art ne sont pas la même chose, et juger un artiste sans le comprendre dans son art, c’est se fourvoyer, se tromper sur ce qu’est l’exercice artistique et sur ce qu’est l’exercice de la critique d’art. Il existe des points cruciaux à examiner quand il est question de juger un domaine que l’on ne connaît pas : le premier d’entre eux étant de juger ce domaine en le questionnant avec les outils appropriés, le second étant d’adopter une démarche souscrivant à la charité intellectuelle. Ce qui est impossible quand on présente un ensemble d’extraits hors contexte. L’intérêt est de prendre une œuvre pour ce qu’elle est, mais pour cela il convient de correctement comprendre le sujet dont il est question. Cette œuvre s’inscrit dans un contexte et obéit à des règles. La démarche artistique ne se fait pas ex nihilo ; il est donc possible de la penser. Je propose dans cet article de faire la généalogie de la musique de Freeze Corleone, dire d’où elle vient, de quoi elle procède, afin de mieux comprendre ce qu’elle est.

Freeze Corleone & Marcel Proust par Maya Scotton
Freeze Corleone & Marcel Proust par Maya Scotton

Le travail littéraire de Marcel Proust à Freeze

Il faut prendre en considération un élément fondamental au départ de notre réflexion : chaque moyen d’expression a son but ainsi que ses règles propres. En effet, l’écriture d’un rap ne se fait pas pour les mêmes raisons que celui d’un discours ; ce sont deux types d’expressions ayant des buts différents. L’un aura pour fonction de divertir, l’autre de convaincre. Il en suit que les propos ne prennent pas la même forme. De la même manière, les propos ne sont pas les mêmes selon qu’ils sont écrit dans un article, un livre, une dissertation, une musique. Chacun peut le constater, on n’adopte pas la même posture suivant le type d’expression qu’on utilise. Le contexte a son importance : autour d’une bière l’attention sera moins portée sur nos tournures de phrases ou sur la radicalité du propos par exemple. Au contraire, dans une dissertation, il y a le souci d’être moins radical, de nuancer ses propos et de prendre en compte plusieurs points de vue. Par voie de conséquence, il est logique de ne pas juger de la qualité d’une conversation avec les mêmes critères qu’on prendrait pour juger de la qualité d’une dissertation. Suivant cela, un texte de rap n’a pas les mêmes prétentions qu’un livre ou qu’un discours. En conséquence, il faut juger le travail littéraire en tant que travail littéraire. Quand un auteur écrit, il fait ce travail proprement littéraire consistant à faire « taire ces paroles qui sont aux autres autant qu’à nous » (Proust contre Sainte-Beuve), c’est-à-dire faire taire la morale pour se concentrer sur l’expression artistique. Selon Proust, une œuvre littéraire ne peut être jugée sur ses qualités morales. En effet, le but de l’écriture est de nous faire ressentir quelque chose : « On ne peut compter en art que sur ce qui est exprimé ou ressenti » (Ibid.). Un artiste doit être libre dans sa création, afin d’arriver à répondre aux exigences de la discipline. C’est ce que Freeze fait tout au long de l’album. Il nous livre son univers, partage ce qu’il connaît, les influences qu’il a en écrivant. A aucun moment il ne se soucie de la morale de son texte. En cela, je souscris à la conception de Proust « Il est presque aussi stupide de dire pour parler d’un livre : « C’est très intelligent », que « il aimait sa mère ». Mais le premier n’est pas encore mis en lumière » (Ibid.). Dans notre cas, c’est une sottise de considérer les textes de Freeze pour leur intelligence ou leur pertinence ; il faut bien plus prêter attention à ce que l’on ressent en les écoutant. Ses punchlines ont pour but de nous faire ressentir des choses, et pour ce faire il utilise des codes. En raison de cela, pour saisir l’exercice littéraire il convient de le considérer comme ce qu’il est, c’est-à-dire prendre en compte le fait qu’il obéit à des codes, ces derniers se justifiant par leur histoire.

Histoire de la Drill, un mouvement musical violent et influent

Si le but est de comprendre la musique de Freeze, il faut tendre l’oreille et apprendre à écouter la langue. Les textes du rappeur émanent d’un contexte artistique, celui de la Drill, un mouvement musical sombre, provocant et choquant, mais influençant les plus grands artistes tels que Drake ou Travis Scott. Ce mouvement est né dans le South-Side de Chicago, un des quartiers les plus violents des États-Unis. On y constate 35 meurtres pour 100 000 habitants par an contre 1,5 pour 100 000 en France. L’endroit est si dangereux qu’on le surnomme Chiraq (contraction de Chicago et Iraq). La référence est d’ailleurs faite dès le début de L.M.F. : « Chiraq comme JB Binladen », JB Binladen étant un drilleur américain. Le contexte est planté. La Drill est à l’origine le moyen d’expression des gangs, c’est un renouveau du gangsta rap, toutefois avec une plus grande prise dans la réalité. En effet, nous pouvons y voir de vrais membres de gangs souvent masqués pour protéger leur identité. La musique se constitue alors comme un moyen pour terroriser les gangs adverses. Outre les paroles pouvant être des menaces de mort ou des revendications de meurtres, nous constatons des rappeurs armés, ce qui suggère une atmosphère pesante et terrifiante. La nécessité d’avoir une telle atmosphère semble donc inhérente à ce type de musique, ce qui explique le choix des instrumentales ainsi que du style d’écriture. De même, le mystère est une thématique présente dès la genèse de ce mouvement : les rappeurs sont souvent masqués. Ces derniers utilisent des codes pour contourner la censure. Par exemple, pour parler des meurtres on utilise le mot « pack », ce qui signifie que les cendres de l’ennemi sont réduites en sachets. Cet impératif du mystère se retrouve d’une certaine manière chez Freeze Corleone, à la fois par le fait qu’il ne parle jamais de lui, mais aussi parce qu’il fait référence au milieu complotiste, ce dernier étant entouré de mystères.

Freeze Corleone, une écriture artistique, un rap assassin

La Drill est un mouvement artistique qui témoigne de la violence vécue par les populations les plus pauvres. Elle n’a pas, cependant, vocation à être autre chose qu’une catharsis et une œuvre artistique. Il suit que lorsque la violence est présente dans ses textes, il faut prendre en considération d’où elle vient, afin de ne pas dire de fadaises quand on se prête à l’exercice critique. C’est ce qui permet de faire ce type d’interprétation : Freeze Corleone instaure ce climat de secte et de violence afin de se positionner comme le méchant du rap français. En d’autres termes il arrive pour terroriser les autres rappeurs (« J’arrive dans l’rap jeu comme un vol commercial détourné pour percuter vos tours »). De plus, ce côté choquant est accentué par sa manière d’écrire, comme il le dit lui-même : « Goddamn quand j’écris j’vois des images comme si j’suis fons’ au LSD ». Il écrit pour produire des images chez son auditeur. Quand on écoute sa musique on est comme devant un film. Il utilise, pour ce faire, un grand nombre de phrases en « comme » : « J’ai v’là de rimes comme Larousse et j’suis partout comme Arouf ». On peut aussi noter un autre point dans ces textes : la frontière entre fiction et réalité est brouillée. Nous pouvons l’observer rien qu’en portant un regard sur la pochette de L.M.F., sur laquelle il a le regard flouté. Cette frontière se dessine au fur et à mesure de son écriture ; il évoque à la fois des idées du milieu complotiste mais se réfère aussi au monde réel. Nous avons d’un côté le lexique complotiste : « J’suis dans le complot comme Big Pharma » et des comparaisons avec des méchants fictifs « Freeze Corleone aka The Collector ». Mais il parle aussi de vrais scandales : « peine de mort pour le réseau d’Jeffrey », référence au réseau pédophile de Jeffrey Epstein. Et de la même manière il se compare à de vrais « méchants » : « seul contre eux comme Saddam Hussein pendant la guerre du Golfe ». Il faut aussi noter qu’il utilise le terme « killu », signifiant kill Illuminatis, (référence au dernier album de 2pac). C’est une référence précise. Pour 2pac, les Illuminatis ne sont qu’une métaphore cristallisante des théories du complot. 2pac a pour but de détruire la crédibilité de ces théories, afin de s’émanciper de toutes dominations idéologiques plaçant des barrières à l’émancipation financière. Au contact d’une musique aussi mystérieuse, avec autant de codes (667, NRM, LDO, etc.), il est naturel de vouloir se renseigner et de partir à la recherche de signification. Les textes de Freeze ont, de ce point de vue, pour but de nous rendre plus curieux. Cependant, il faut garder en tête que l’intention première de ces références n’est pas d’en faire la dénonciation ou l’apologie ; elles sont là pour créer une atmosphère sombre, pesante, propice à des punchlines assassines. Comprendre les références est utile pour rentrer en connexion avec l’imagerie du rappeur.

En conclusion, ce qu’il faut répondre à Enthoven

Freeze Corleone n’est pas un « nazillon » mais un artiste, il s’inscrit dans un mouvement artistique (la Drill), elle-même émergeant d’un contexte social, artistique, et politique violent et choquant. La musique de Freeze Corleone répond parfaitement aux exigences de ce mouvement : ses morceaux ont une atmosphère pesante, ses punchlines sont percutantes et les réactions sont au rendez-vous. Il n’écrit pas pour revendiquer des choses mais pour se faire écouter et transmettre une émotion à ses auditeurs. L’intérêt premier de son écriture sont les qualités rappologiques, c’est-à-dire tous les éléments qui, chemin faisant, constituent l’album comme un bon album : la qualité du beat, de la technique d’écriture ainsi que des punchlines. En découle ce qui contribue à une ambiance pesante. L’intérêt d’écouter une musique n’est pas « l’intelligence qui s’en dégage » mais bien les émotions que l’on ressent. Est-ce qu’on est choqué, terrifié, effrayé ? Est-ce que l’atmosphère est pesante ? Les punchlines arrivent-elles à nous percuter ? Quand on veut juger d’un morceau de Freeze, ce sont ces questions qu’il faut se poser. Ce que je reproche aux journalistes, et ce que Proust reproche à Sainte-Beuve, c’est de faire de la morale et de ne pas s’intéresser à l’art. Pour répondre aux accusations ad litem de Freeze, je dirais d’une part qu’il utilise les clichés autour des Juifs pour une seule raison : ce sont des images choquantes. A aucun moment il ne les traite différemment des images fictives. Son but n’est pas de dire ce qui est vrai ou faux, de faire l’apologie d’une cause ou d’une autre, mais d’évoquer des émotions tout en se servant d’images fortes. Les clichés sont violents, et par conséquent adaptés à la Drill. D’autre part, se comparer à un méchant comme Hitler ou le Molah Omar n’est pas en faire l’apologie mais jouer avec les codes, fleureter avec les interdits, et au fond, faire ce que font bon nombre d’artistes : choquer pour le plaisir de choquer. Et comme le disait Pasolini « choquer est un devoir, se faire choquer un plaisir ». A la lumière de ces éléments, je peux affirmer à M. Enthoven que « ce nazillon » est un artiste.

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