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SECONDE PARTIE
Illustration par Maya Scotton
Je pénétrai dans l'agence et tendis l'oreille pour tenter d'entendre mon harceleur. De toute évidence il avait continué à me suivre mais je n'avais absolument pas perçu sa présence. Près de la machine à café, je croisai Thomas, un de mes collègues les plus proches. Il me fit signe de la main et je m'empressai de venir vers lui :
« Hey ! C'est pas souvent que tu es en retard.
- Oui désolée, j'ai décidé de venir à pied.
- Une envie soudaine de reprendre la ligne ?, me taquina-t-il. »
Je lui tapai le bras et nous rigolâmes tous les deux. Ma discussion avec lui me fit l'effet d'une bouffée d'air frais, mais elle fut interrompue par la réception de nombreux SMS. Mon harceleur n'aimait pas que je parle à d'autres.
« J'apprécie ton initiative de faire comme si de rien n’était mais la tentation de demander à l'aide doit être trop grande.
- Arrête de lui parler. Cela t'empêche de parler avec moi.
- Arrête de lui parler !
- Si tu n'arrêtes pas, je devrai le tuer lui aussi. Ça serait bête qu'il meure par ta faute, tu ne trouves pas ? »
Aussitôt je repris mon téléphone, il me renvoya un nouveau message :
« Bien, tu as arrêté, je ne serai pas obligé de vous supprimer tous les deux. Toi seule suffiras. »
Je n'arrivais pas à bosser, j'étais trop obnubilée par ces SMS et par les intentions de l'inconnu qui me tourmentait. Il n'avait pas cessé de me poser des questions personnelles. Au bout d'un moment, je lui envoyai ceci :
« Je vous ai beaucoup parlé de moi mais je ne sais rien de vous.
- Quel intérêt d'en savoir plus sur moi ? Tu vas mourir. »
Sa réponse me fit froid dans le dos mais je poursuivis tout de même.
« Quel intérêt d'en savoir plus sur moi, je vais mourir.
- Haha ! Très bien, que veux-tu savoir ? »
Je lui posai toutes sortes de questions, certaines auxquelles il répondait, comme sa couleur ou son plat favori, et d'autres où il refusait d'un : « Je ne répondrais pas à cette question. » telles que son travail ou tout ce qui touchait à sa vie personnelle.
« Pourquoi faites-vous ça ?
- Nous y voilà... Je me doutais que ton petit jeu n'était qu'un prétexte. Tu vois les canulars qu'on fait adolescent ? Eh bien je suis resté à cette époque de ma vie, sauf que le canular est... plus poussé. Cependant ne te méprends pas, je ne rigole pas quand je dis que tu vas mourir ce soir.
- Est-ce qu'on se connaît ?
- Fatalement puisque nous conversons depuis ce matin !
- Je veux dire, est-ce que je vous connaissais avant ce matin ?
- Quelle importance ? Pourquoi avoir envie de savoir si la personne qui est responsable de notre mort est un membre de notre cercle proche ou bien un parfait inconnu ?
- J'ai besoin de savoir.
- Tu ne me connais pas, en revanche moi je te connais plutôt bien. Je t’ai sélectionnée parmi une liste de candidates potentielles.
- Pourquoi faire cela ?
- Je me suis rendu compte que les discussions les plus intéressantes que j'ai eues dans ma vie étaient avec des gens sur le point de mourir. Je m'ennuie vite alors j'ai façonné moi-même cette contrainte.
- Allez-vous vraiment me tuer ce soir ?
- Evidemment. L'expérience n'a aucun intérêt si tu survis. Ça suffit pour les questions. A mon tour ! Comment préférerais-tu mourir ?
- Je préfère ne pas y penser.
- Allons ne sois pas timide... »
J'inspirai fort, reprenant mon souffle.
« Quelque chose d'indolore.
- Quelle réponse banale... Sois un peu folle pour une fois dans ta vie ! Quelque chose de spectaculaire !
- Je préfère ne pas penser à ma mort.
- Imagine une lutte sans nom, la vie contre la mort ! Qui de toi ou moi gagnerait ?
- Vous. Il n'y a aucun doute là-dessus.
- Ne sois pas si pessimiste enfin, garde espoir. »
Ne sachant quoi répondre, je me concentrai sur mon travail mais cette menace planait tellement dans mon esprit que je n'arrivais pas à réfléchir. J'avais les larmes aux yeux et de petits spasmes nerveux, si bien qu'un responsable finit par venir me voir pour me demander si j'étais fiévreuse car je semblais mal en point. Je tentai de le rassurer mais il resta sur sa position et m’invita à rentrer chez moi. Je pris donc mes affaires et partis.
« Parfait !, reçus-je de mon harceleur, tu vas pouvoir faire ce que tu veux de ta dernière journée de vie ! »
Je retournai chez moi presque en courant. Arrivée à bout de souffle, je me barricadai et fermai fenêtres et portes à double tour.
« Qu'est-ce que tu fais Alicia ?
- Laissez-moi tranquille maintenant !
- Tu sais que je ne rigole pas. Ne raccourcis pas ta vie ridiculement.
- Arrêtez de me tourmenter et rentrez chez vous ! »
...
« Alicia, regarde par la fenêtre.
- Pourquoi ?
- Regarde par la fenêtre. »
Je me dirigeai vers le salon et écartai un pan du rideau. Je vis un homme, une quarantaine d'années, un téléphone portable à la main.
« C'est vous ?
- Oui, c'est moi.
- Vous êtes armé ?
- A cette distance je ne pourrais pas t’atteindre.
- Pourquoi vous montrer ainsi ?
- Pour te prouver que je suis réel. »
Il y avait une ouverture, une échappatoire. Il était trop loin pour me menacer. Je lâchai le pan du rideau et composai le numéro de la police. Pendant que ça sonnait à l'autre bout du fil, l'homme continuait de me harceler.
« Pourquoi es-tu partie de la fenêtre ?
- Ne fais pas de bêtise.
- N'appelle pas la police, tu vas mourir. »
Je vérifiai discrètement par la fenêtre, il était toujours là, sans arme. C'était mon échappatoire, il fallait que je tente. Bon Dieu que la police prenait du temps à répondre !
« N'appelle pas la police, Alicia.
- Je ne peux pas te faire de mal, d’ici.
- Par contre, la personne qui est dans la maison... »
Quoi ?
Je n'eus pas le temps de me poser plus de questions qu'une douleur aiguë se diffusa dans ma gorge qui venait d'être tranchée. Je sentais une grosse main d'homme m’agripper le menton et quand celle-ci me lâcha, je n'eus pas la force de rester debout. Je m'écroulai. J’eus le temps de voir, penché au-dessus de mon corps, un autre homme bien plus musclé que celui que j’avais entrevu à la fenêtre. Il me regarda dans les yeux jusqu’à ce que je n’aie plus la force de maintenir les miens ouverts.