HORREUR ET ADOLESCENCE
Le rôle des films d’horreur chez les adolescents
Participer à une soirée film d’horreur entre amis provoque une certaine excitation pour la plupart d’entre nous. On y emmène du popcorn et autres sucreries, quelques bières, on se moque des plus trouillards jusqu’à ce que tous tremblent au fond du fauteuil quand apparait à l’écran l’objet de la peur. Car en effet, l’objectif du réalisateur est de provoquer un malaise angoissant, voire l’épouvante chez le spectateur. L’horreur cinématographique a fait ses débuts dans les années 1890 avec le réalisateur Georges Méliès, pionnier du film d’horreur comme on l’entend aujourd’hui. Puis le géant de production Universal Pictures sort trois films à succès en 1931 : Dracula (Tod Browning), Frankenstein (James Whale) et Docteur Jekyll et Mr. Hyde (Rouben Mamoulian), des noms toujours populaires dans la culture artistique de nos jours. Cela étant, le film d’horreur n’est pas une création liée forcément au divertissement. En effet, des études scientifiques ont montré que cet objet socioculturel pouvait avoir une fonction de canaliseur émotionnel, notamment chez l’adolescent. Eh oui, il est possible de calmer un ado en crise grâce à la télévision. Explication.
Illustration par Maya Scotton
L’adolescence – définition et contours
Selon Tessier (1994), l’adolescent est défini comme « celui qui doit abandonner un statut d’enfant pour se confronter à des rôles et des statuts sociaux nouveaux ». Autrement dit, l’adolescent est un enfant qui prend conscience de son existence propre par rapport à celle de ses pairs, notamment ses parents. Cette prise de conscience se matérialise par un détachement émotionnel de la dépendance que l’enfant a toujours vécue auprès de ses parents. S’opère alors, une attitude contradictrice. En effet, l’adolescent doit se créer par le biais d’une confrontation entre sa personnalité propre, et l’image idéale qu’il souhaiterait renvoyer, tout en vivant dans un environnement où les règles sont fixées par d’autres que lui – les adultes. Il s’agit là d’un processus complexe ancré dans le temps, qui nécessite la multiplication d’expériences plus ou moins bouleversantes. L’adolescent est alors en tension constante, notamment dans ses rapports aux autres et particulièrement avec les adultes, qui assurent l’autorité. De plus, ce mi-adulte mi-enfant subit une pression pour construire son projet professionnel tôt dans sa scolarité, tandis qu’il bourdonne de questions identitaires auxquelles il mettra plusieurs années à répondre. En parallèle, ce pouvoir de décision possédé par les parents est associé à des comportements et attitudes de leur part qui poussent l’adolescent à ne plus se comporter comme un enfant passif ne réfléchissant pas par lui-même. Il a donc un statut social incertain. Cette ambivalence crée une grande incertitude, qui a pour conséquence de faire émerger des tensions émotionnelles fortes.Ajoutons à cela les transformations pubertaires dues à cette période de la vie. L’adolescent doit faire face à des changements physiologiques qui modifient l’image qu’il a de son propre corps, en comparaison avec les transformations de ses pairs. L’enfant doit devenir un sujet social tout en subissant de grands changements physiques, psychiques et cognitifs, au prix de grands efforts sur le long terme. Ainsi, cette période de la vie est marquée par un paradoxe social majeur, et sous plusieurs aspects. En effet, les adolescents sont encore dans une dépendance financière et intellectuelle, limitant leurs pouvoirs de décision. Cependant, force est de constater qu’ils sont déjà matures génitalement et physiquement – en aillant atteint leur taille adulte ainsi que leur maturité sexuelle – mais aussi professionnellement puisqu’ils sont capables de travailler et de faire des études. L’adolescent est donc prêt à être autonome, mais les parents (la société) ne le considèrent pas juridiquement : il reste encadré longtemps à l’école et ses droits sont limités jusqu’à la majorité. Cette position inconfortable est propice à une perte des repères, et donc, à la frustration. Vivre dans un environnement flou et incertain pousse à la remise en question de tout ce qui était acquis jusqu’alors, notamment l’autorité parentale. Les règles familiales sont perçues comme insupportables. Cette réorganisation du moi s’accompagne donc de réactions fortes telles que l’angoisse et la colère, voire la tristesse : l’adolescent se sent identitairement vulnérable. Il construit alors ses propres valeurs, souvent dans l’opposition à celles des adultes, et développe ses propres relations sociales dans un processus d’affranchissement des parents, en devenant son propre adulte sur lequel compter. Cet éclaircissement sur l’adolescence nous indique qu’il s’agit d’une période de la vie complexe, ressemblant de près ou de loin à une épreuve, et comportant de grands bouleversements émotionnels. La question est : quels effets aurait donc le visionnage d’un film d’horreur pour un adolescent qui a du mal à gérer ses émotions ?
Anatomie de l’horreur
« L’angoisse naît de la perspective et de l’attente du danger inconnu, alors que la peur suppose la présence et la connaissance de celui-ci. L’angoisse serait une disposition latente chez tout individu, une forme vide dans l’attente d’un contenu. Lorsque ce contenu est trouvé, c’est-à-dire lorsqu’un objet déterminé a capté l’angoisse flottante, celle-ci se change en peur. » (Mannoni, 1982). Cette définition nous démontre que nos angoisses ont pour but de nous pousser à chercher du sens dans un environnement lorsque celui-ci présente des zones d’ombre, autrement dit des questions sans réponses. Une fois l’explication trouvée, l’angoisse devient de la peur, dont la vocation est tout autre. La peur a, en effet, pour but de permettre la survie. C’est elle qui est responsable de l’activation de notre système nerveux parasympathique, entrainant la production d’adrénaline nécessaire pour prendre la fuite face au danger.Ainsi les individus sont tout à fait capables d’identifier les objets qui leur procurent cette émotion. Mais parfois, ces objets sont purement symboliques et une des façons de parvenir à s’en défaire est d’avoir recours à l’imagination et à la créativité. En effet, selon Hendrickx (2012), l’imagination créerait un « tampon entre nous et la réalité pour pouvoir penser nos ressentis et les mettre en représentations. ». La culture de l’horreur pourrait donc bien être une aide pour affronter ses peurs, d’abord en nous permettant de les affronter dans un contexte artistique et créatif, mais aussi en nous donnant la solution pour les vaincre. Le récit horrifique va alors nous présenter de manière graduelle les différentes peurs phobiques que les individus sont amenés à rencontrer : la peur de certains objets (couteaux, araignées, serpents), la peur d’une position subie (être enfermé ou enterré vivant), ou la peur de situations comme la vue du sang, la peur du noir ou du vide. Puis, la logique narrative reçoit une explication, fantastique ou non – « j’ai peur du noir car un monstre peut en surgir ». Cette logique explicative est rassurante : un monstre, on peut le maîtriser et le tuer. La culture fantastique constituerait donc un endroit transitionnel où l’on peut appréhender la réalité de manière moins traumatisante.
Le lien avec les angoisses de l’adolescent
On l’a vu, les angoisses existentielles de l’adolescent opèrent telles un frein face à l’acceptation de la réalité, via des systèmes relationnels conflictuels avec les pairs. L’attrait pour l’horreur pendant l’adolescence serait alors une manière de bâtir une passerelle entre l’imaginaire et la réalité du monde adulte qui paraît terrifiante, voire inabordable. « Les contes de fées sont plus que vrais. Non pas parce qu’ils nous enseignent que les dragons existent, mais parce qu’ils nous disent qu’on peut vaincre les dragons » (G.K. Chesterston). L’adolescent trouverait dans le film d’horreur une transposition de ses peurs à propos de la réalité. Il s’agirait donc d’un accès à celles-ci, mais « pour de faux », puisque le personnage qui subit l’histoire du film est fictif. L’adolescent s’identifie personnellement à ce personnage, tout en gardant une distance psychique avec ce qui lui arrive. C’est dans ce contexte qu’apparait le plaisir au récit d’épouvante : il ressent le soulagement d’avoir vaincu l’angoisse, qui est devenue maîtrisable.
L’interdit
Le film d’horreur est également empreint d’un symbole primordial dans son récit : celui de l’interdit. L’adolescent est en perpétuelle recherche de ses limites dans la construction de son identité sociale. Dans la réalité, les parents, les professeurs – les adultes de manière générale – jouent ce rôle de limitateurs de ce qui est possible et impossible de faire dans le cadre social. L’atteinte de cette limite crée le conflit – qui a parfois une valeur traumatisante – et qui, du point de vue sociétal, a pour objet de façonner l’adolescent afin d’en faire un adulte respectable et en cohérence avec la norme en place dans l’environnement dans lequel il s’inscrit. Dans l’imaginaire, et plus concrètement dans le film d’horreur, se trouve un personnage qui rappelle au spectateur quelles sont les limites de l’interdit et de l’acceptable, en agissant de manière à les transgresser sans aucun scrupule. Parfois ce personnage n’est pas visible mais son message est clairement transmis de manière implicite : il connait les règles, mais va sciemment au-delà. Ce personnage, c’est le monstre. Selon Hendrickx (2012), « La transgression de l’interdit est ce qui fait basculer le récit dans l’horreur fantastique. Elle est sa condition. C’est parce qu’il y a eu faute que le surnaturel surgit. ». Le récit d’horreur peut donc être perçu comme une représentation fantasmée de l’interdit, matérialisée par la création artistique qualifiée de monstre. Ce dernier agit et évolue dans un environnement qui lui permet d’exister en tant que tel – alors même que cet environnement possède les clés qui empêcheront plus tard le monstre de le détruire. Or, selon Freud, la notion de fantasme est inhérente au désir. Chez l’adolescent, le désir de braver l’interdit est prépondérant. Ainsi, en plus d’avoir pour objet de le rassurer sur ce monde adulte complexe qui s’ouvre à lui dans la réalité, le film d’horreur lui permet en parallèle d’approcher l’interdit. L’adolescent s’identifie certes au personnage principal qui participe à la destruction du monstre – et de tout ce qu’il implique symboliquement – mais en parallèle, il s’identifie également à ce monstre, qui lui a la possibilité d’accomplir ce désir, prohibé dans la réalité
Synthèse
Si l’on résume les grands points de cet article, nous pouvons affirmer que l’adolescence est marquée par un chamboulement émotionnel à la fois responsable de conflits relationnels avec les adultes et dû aux transformations du corps et de l’esprit d’un enfant devenant adulte. Tout ceci dans un environnement paradoxal dans lequel le futur adulte doit trouver sa place tant bien que mal. Par chance, l’adolescent dispose d’outils lui permettant d’apaiser la tempête émotionnelle qu’il peut être amené à subir, grâce aux créations cinématographiques qui, en suivant un scénario bien pensé, apportent à la fois le plaisir d’être spectateur de ce qui est interdit dans la réalité, comme la violence ou la manipulation envers autrui, mais aussi le soulagement d’avoir affronté ses peurs par identification au héros du film qui remporte la victoire face au monstre. N’oublions pas que ces souffrances émotionnelles, bien que particulièrement ressenties par les adolescents, peuvent être le lot de tout un chacun, selon les différents contextes sociaux dans lesquels il est inscrit au cours d’une vie. Ainsi, si on est parfois empreint à des émotions telles que l’anxiété ou la colère et que cela devient difficile à vivre, peut-être qu’un moment d’épouvante devant un film d’horreur pourrait donner un petit coup de pouce à ceux qui souhaiteraient donner à leurs angoisses un caractère un peu plus maîtrisable.