Le sage à la fin de l’histoire
La philo-sophie d’Alexandre Kojève
«Tant que dure le temps, l’histoire et l’homme, l’être révélé est conçu comme un esprit transcendant ou divin. La suppression de la transcendance de l’esprit qui entraîne la suppression de la théologie marque la fin du temps, de l’histoire et de l’homme. Mais c’est seulement à la fin du temps que se révèle la réalité du monde. » - Introduction à la lecture de Hegel, Alexandre Kojève, page 395.
Illustration par Niki Kömpost
La fin de l’histoire
Nous sommes régulièrement confrontés à des discours apocalyptiques sur la fin de l’histoire, la fin de la subjectivité, la fin de l’art et sur l’impossibilité de créer du nouveau dans la culture contemporaine. Ces discours sont le résultat du séminaire du philosophe français d’origine russe Alexandre Kojève sur la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel dans les années 1930 à l’École Pratique des Hautes Études. Kojève annonçait que la fin de l’histoire n’était pas un horizon d’attente abstrait qui se trouverait dans un avenir spéculatif, mais plutôt qu’il a déjà eu lieu. En 1806 pour être exact, avec la reconnaissance par Hegel de l’État napoléonien universel et homogène. Cette notion de la fin de l’histoire a été reprise plusieurs fois depuis, notamment par Francis Fukuyama, qui annonçait la victoire incontestable du modèle démocratique libéral dans le monde comme étant la fin de l’histoire. Ce n’est cependant pas ce qu’annonçait Kojève dans ses lectures sur Hegel. La fin de l’histoire, c’était la fin de la théologie, la fin de Dieu. Après la fin de l’histoire, c’est l’homme qui doit prendre conscience de sa propre moralité, c’est-à-dire de devenir « comme un Dieu descendu sur terre ». Pour Kojève, la fin de l’histoire est l’état ultime de l’humanité qui résulte de la réalisation de la conscience de soi, qui est la reconnaissance de l’homme par l’homme. Cette conscience de soi est atteinte lorsque l’homme prend conscience de son existence comme une fin en soi. Kojève a souligné que l’état final de l’humanité ne signifiait pas la fin de l’activité humaine, mais plutôt la fin de l’histoire au sens hégélien, c’est-à-dire la fin des luttes pour la reconnaissance. Selon lui, l’activité humaine se poursuivra, mais elle sera différente de celle qui a précédé la fin de l’histoire.
L’État post-historique : l’ère anthropogène ou zoogène ?
Selon Kojève, nous vivons déjà dans l’État universel, c’est-à-dire que nous vivons déjà tous sous le communisme en tant que Marx l’avait prédit. Nous n’en avons juste pas encore pris conscience. Nous vivons encore dans l’illusion d’une société historique, progressive, inachevée. Mais à quoi ressemblerait concrètement cet État universel et homogène ? Kojève fait le portrait de deux sociétés possibles après la fin de l’histoire : la société anthropogène et la société zoogène. La première est la société qui crée sa propre négativité, qui démocratise le snobisme. Kojève prend l’exemple du Japon. Sans l’histoire, c’est à l’homme de prendre le relais et de produire sa propre négativité. Le snobisme, c’est Frédéric II, sur un champ de bataille, quand il entend hurler un jeune homme blessé mortellement au ventre, dit : « On meurt convenablement ici. » en passant son chemin. Le snobisme, c’est quand César, percé de poignards, ramène le pan de sa toge sur les plaies de ses jambes pour rester noble et mourir dignement. L’homme à besoin de cette négativité pour vivre humainement, et le Japon est une société qui met en avant une telle négativité formalisante. L’autre société diamétralement opposée est la société zoogène, c’est-à-dire la société où les hommes vivent la « American way of life ». Le consommateur moderne, sensible à la nouvelle tendance, au nouveau gadget, à la nouvelle façon de s’habiller. L’ultime incarnation de la liberté, comprise comme la victoire de l’inutilité. La valeur la plus élevée est la liberté de se recréer de manière toujours plus triviale, la trivialité elle-même étant une célébration de la libération des conflits, de la douleur. Nous pouvons donc soit « Japoniser l’Occident », soit « Américaniser le monde ». Kojève préférait évidemment le premier modèle, le modèle où règne le sage.
La figure du sage : Le bureaucrate romantique
Le terme peut paraître quelque peu paradoxal au premier abord. La figure de l’artiste romantique est censée être celui qui cherche à toucher la sensibilité et l’imagination, qui invite à l’émotion et à la rêverie, à l’expression des sentiments passionnels, tandis que la bureaucratie est couramment rapprochée à une institution froide, désincarnée et impersonnelle. Pour que le terme de bureaucrate romantique soit compréhensible, il faut assumer le fait que la société fondée sur l’amour et la reconnaissance mutuelle et universelle est déjà une réalité. L’amour, étant le désir d’être désiré, apparaît universalisé par l’État moderne hérité de la Révolution française. Le sujet révolutionnaire (le poète romantique, le philosophe) dans une société post-révolutionnaire n’est plus celui qui doit faire advenir le futur, mais maintenir l’état du présent (c’est-à-dire de maintenir l’état de reconnaissance mutuelle universelle). La figure du philosophe est donc remplacée par la figure du sage, celui qui a pris conscience de cette réalité. C’est pour cela que Kojève se réoriente rapidement après ses séminaires dans l’Administration publique française, et joue un rôle important dans les relations internationales de son époque : « Tant que l’histoire dure, un philosophe ne peut pas agir dans l’histoire, mais puisque l’histoire est finie, le philosophe peut participer à la gestion des affaires du monde. » disait-il. Le sage en tant que bureaucrate romantique est donc l’individu particulier qui prend conscience de son universalité post-historique. La mort de Kojève est d’une certaine manière le paradigme de sa propre pensée, puisqu’il meurt en tant que martyr bureaucratique en pleine conférence diplomatique à Bruxelles en 1968.