Les incels
L’idéologie de la frustration sexuelle
Le mot incel est la contraction de l’anglais involuntary celibate, c’est-à-dire célibataire involontaire, et désigne des hommes qui disent souffrir de l’attitude frigide des femmes à leur égard. Ils disent aussi que cette attitude est due à leurs défauts physiques ou mentaux, ainsi qu’au caractère intrinsèquement superficiel et méprisant des femmes, ou fémoïdes, comme ils les appellent. Certains vont jusqu’à affirmer que leur situation est absolument irrémédiable, et que l’absence de relations amoureuses ou sexuelles les condamne à la tristesse et au désespoir éternels. Ces hommes sont parvenus à se réunir sur des forums (incel.is et r/braincels notamment, le second banni en septembre 2019, mais le premier toujours en activité), et à partager leurs expériences jusqu’à créer une communauté et une idéologie bien définies. Cette idéologie profondément misogyne entretient des hommes dans des pensées mortifères parfois violentes, et a motivé certains actes de haine, y compris de meurtres de masse, ainsi qu’énormément de suicides. Les incels ne sont pas nombreux, mais leurs idées font incuber une tristesse et une haine qui peuvent encore conduire à de grandes tragédies. Ils doivent être pris en charge par la société, mais pour que cela puisse arriver, il faut d’abord les comprendre.
Illustration par Maya Scotton
Redpill et blackpill
En référence à Matrix, les incels considèrent avoir pris la pilule rouge et compris la réalité en découvrant l’origine déplaisante de tous leurs soucis : ils ne conviennent pas aux normes esthétiques masculines, et ces normes sont la seule chose qui préoccupe les femmes en vue de la sexualité. En outre, selon les incels, le féminisme n’est qu’un moyen pour les femmes de s’octroyer le droit de l’hypergamie, à savoir le droit de se réserver à des hommes de haut statut social ou de constitution physique jugée plus attractive. Cette stratégie des femmes conduit à un déséquilibre du marché sexuel où plus de la moitié des hommes les moins attrayants se retrouvent seuls. L’adhésion à cette théorie ne sauve pas les incels de leur frustration sexuelle, mais leur apporte cependant la satisfaction d’avoir été lucides quant à leur situation, et leur donne des cibles sur lesquelles projeter une part de leur malheur. C’est probablement pourquoi certains incels adhèrent à une thèse encore plus extrême que l’idéologie de la pilule rouge : l’idéologie de la pilule noire. Les incels blackpill ne font finalement que pousser au paroxysme les postulats de la pilule rouge. Les défauts esthétiques sont congénitaux, imprescriptibles et fatals pour le marché du sexe ; la virginité sexuelle prive un homme de toute forme de bonheur ou d’épanouissement ; les femmes sont injustes, superficielles et manipulatrices. Et il ne faut pas s’imaginer que les imperfections esthétiques des incels soient nécessairement multiples et/ou flagrantes. Un homme peut embrasser toute la pensée incel parce qu’il pense être simplement trop grand ou trop petit (on trouve les deux sur les forums), ou même seulement parce que ses poignets lui paraissent trop minces et lui donnent l’impression d’être efféminé. Seulement, le fixisme radical du placement sur l’échelle de l’attractivité sexuelle et le pessimisme intrinsèque de la pensée blackpill sont un véritable rouleau compresseur de l’estime de soi.
Il faut démanteler les forums
Les forums d’incels sont au cœur du problème. Il est très peu concevable que de nombreux hommes isolés en viennent par eux-mêmes à de telles considérations. Ce sont les forums qui ont permis la création de cette idéologie, en laissant des hommes en mal-être psychique commencer à délirer ensemble sans intervention extérieure. Et maintenant, les forums attirent de jeunes hommes juste un peu frustrés ou simplement curieux, et parviennent parfois à leur faire avaler la pilule rouge ou noire. Dans son excellente vidéo sur les incels, Natalie Wynn (alias ContraPoints) procède à une analyse poussée des mécanismes psychologiques à l’œuvre sur les forums. Elle forge à cette occasion la notion d’épistémologie masochiste selon laquelle tout ce qui fait mal est vrai. Dans le cadre d’une estime de soi en berne à cause de la frustration sexuelle, il parait effectivement plus probable qu’une chose plus désagréable à entendre soit vraie. Mais plus ou moins consciemment, les forums instrumentalisent et exacerbent cette épistémologie en confondant totalement pessimisme et réalisme. L’effet produit est certes celui d’un sentiment de communauté permis par l’idée d’une peine partagée par tous les membres, mais aussi une souffrance mentale supplémentaire, sans lien direct avec la sexualité. Le forum Braincels sur Reddit, le plus important de son époque, a été supprimé en 2019 pour violation des règles de contenus, notamment à caractère de harcèlement. Il faut d’urgence faire fermer les autres, qui pourrissent la vie de tout le monde.
Et réhabiliter le célibat
Mais on ne pourrait pas décemment priver les incels de ce qu’ils considèrent parfois comme leur seule source de bien-être et de libre parole, sans leur offrir de pistes d’améliorations de leur situation. Si un de leurs postulats est que le bonheur est impossible sans relations amoureuses ou sexuelles, je pense que c’est en partie dû au patriarcat qui domine encore dans nos sociétés. C’est le patriarcat qui a instauré la norme du mariage hétérosexuel, et l’opprobre contre ceux qui y dérogent. Donc oui, je pense qu’en tant qu’ils souffrent beaucoup, les incels sont aussi des victimes du patriarcat (mais ils en deviennent les symptômes lorsqu’ils ont des actes ou des paroles misogynes). Ainsi, lorsqu’on lutte contre les règles matrimoniales absurdes du patriarcat, c’est aussi au nom des incels (même s’ils vont sans doute prétendre le contraire). En l’occurrence, le célibat est une de ces choses dont la crainte est avant tout induite par les règles de société. On craint le célibat parce qu’on craint d’être perçu comme un loser ou un illuminé. Mais débarrassé de cette crainte, j’affirme personnellement que le célibat ne nuit pas au bonheur et à l’épanouissement. J’ai 28 ans, je n’ai jamais eu de relation amoureuse ou sexuelle, et je me déclare fort content de mon état. Car le célibat n’est pas un échec, et il serait temps que tout le monde l’admette afin de mettre fin aux frustrations sexuelles les plus mortifères.