De l’importance du cœur
Ou pourquoi l’amitié ne peut pas être intellectuelle
Parmi les jugements qui font l’interaction humaine se trouve un critère d’évaluation fondamental pour la constitution de la sympathie, et a fortiori du lien d’amitié. Ce critère résiderait dans la séparation dualiste de l’homme entre le cœur et l’esprit. C’est en tout cas ce que le philosophe allemand Arthur Schopenhauer développe au sein du dix-neuvième chapitre des suppléments de son œuvre phare : le Monde comme volonté et comme représentation.
Illustration par Isaïe Biotteau
Comprendre la volonté
Bien qu’en effet Schopenhauer souffre d’une réputation - justifiée - de misanthrope, cela ne lui a pas empêché de disserter sur la profondeur inhérente aux relations qu’entretiennent les hommes, et ce non pas nécessairement sous un angle pessimiste, comme on pourrait aisément le croire. Pour expliquer cette opposition entre le cœur et l’esprit, il s’appuie sur un postulat simple : la volonté (le cœur) prime sur l’intellect (l’esprit). Avant toute élaboration future, il convient de comprendre ce que l’on entend ici par la volonté telle qu’elle est définie par Schopenhauer. En effet, la volonté (qui est parfois orthographiée avec un V majuscule, retiré ici par souci de clarté) s’avère ici très différente de sa conception populaire : elle est une force imperceptible, infinie et infatigable, qui se manifeste dans toute notre représentation du monde. Elle existe même s’il n’existe rien : elle précède tout, et tout ce qui la suit lui répond. Elle est tout ce qui doit être, elle est l’essence ; et en tant qu’elle est l’essence et tout ce qui peut être, alors nous - les humains - sommes faits de volonté. Une fois énoncée, cette clarification (caricaturale) permet de dégager en l’homme la volonté comme phénomène primaire. L'intellect est quant à lui le phénomène secondaire car produit par la volonté pour en devenir l’instrument. Il faut voir la relation entre la volonté et l’intellect comme celle de « l’aveugle vigoureux qui porte sur ses épaules un paralytique qui voit clair. » Ce sont les pas aveugles qui sont guidés par la vue, non la vue qui est guidée par les pas aveugles. On se répète : la volonté est première, l’esprit est secondaire.
Pourquoi le cœur prime
Ainsi, selon Schopenhauer, c’est une erreur philosophique que de considérer l’esprit comme capable de forger la volonté. Suivant cette idée trompeuse, la valeur morale des hommes ne serait qu’un produit de l’action. Or, c’est tout le contraire qui est avancé par le philosophe : chacune de nos résolutions qui amène l’action est une promesse adressée par le cœur à l’esprit ; on ne peut se convaincre soi-même de sa propre valeur morale qu’une fois le fait accompli. Celui qui apprend par l’expérience qu’il a quelque défaut de caractère ne pourra jamais s’en corriger pleinement, car l’intellect ne possède aucun pouvoir sur le vouloir. « Nouveaux remords, nouvelle résolution, nouvelle défaillance », tel est le chemin inextricable. Si l’aveugle veut tourner à droite, le paralytique n’y pourra rien, même si ce dernier a jugé bon d’aller à gauche. L’esprit ne peut qu’accepter son impuissance face à la volonté dont le caractère est constitué. C’est cette relation dualiste qui nous permet de former en nous les critères du jugement de l’autre : telle méchante femme est dotée d’une intelligence hors norme pendant que tel imbécile possède un cœur d’or. Arrive maintenant une question importante pour la suite de notre réflexion : entre le génie maléfique et l’idiot angélique, deux personnes aux qualités et défauts que tout oppose, laquelle préférerions-nous avoir pour amie ? Il est à parier que vous vous dirigerez instinctivement vers celle à qui l’intelligence fait défaut, mais reste à savoir pour quelles raisons - bien que, si la lecture de cet article ne s’est pas trouvée pour vous trop ardue, elles doivent paraître assez clairement. Essayons alors de chercher les raisons de nos préférences au travers d’une situation qui appelle au jugement.
La valeur de l’homme
Il arrive qu’un soir, alors qu’il se trouve à une fête, un homme s’aventure à tromper son épouse. Une situation relativement simple à expliquer et à comprendre, mais qui, dans une situation requérant notre jugement, peut s’avérer complexe : a-t-il commis cet acte en raison d’un défaut de son esprit, ou bien parce qu’il a mauvais cœur ? Schopenhauer observe que lorsque quelqu'un commet quelque mal, il essaie de le faire passer pour un manquement à l'esprit, même s’il sait en son for intérieur que ce qui l’a poussé à l’acte : c’est son cœur et non sa tête. Ainsi n’est-il pas rare d’entendre de la bouche du coupable d’adultère (ou de ses proches !) que son acte n’était pas volontaire, que tout le tort qu’il a pu faire a été commis uniquement à cause d'une perte de contrôle - mais justement ! cette perte de contrôle vient à révéler, toute nue, la gangrène qui prend son cœur. Tout comme on en veut moins à un juge qui se trompe qu’à un juge corrompu, on fera toujours plus preuve d’indulgence face à l’erreur (le défaut de la raison) qu’on ne le ferait face à la faute (le défaut moral). La volonté, en qualité de phénomène premier, est seule à définir la valeur que l’on attribue à autrui ; c’est pourquoi le don de l’intelligence ne nous apporte que l’admiration, tout au plus. La sympathie que l’autre peut nous porter est toute dépendante de nos qualités inaliénables. L’amitié est entièrement morale : il est impensable de se lier à un humain fait d’esprit uniquement, alors qu’il semble bien moins incongru de trouver des amis qui n’ont pour eux que leur cœur. « Quand cette bonté a jeté ses racines profondes dans l’âme d’un individu, elle compense à tel point le manque de qualités intellectuelles, que nous rougissons d’en avoir pu un moment déplorer l’absence, [...] dès lors une beauté d’essence supérieure s’y attache, et il semble qu’elles parlent le langage d’une sagesse devant laquelle toute autre doit demeurer muette. » Ainsi Schopenhauer porte-t-il conseil. Un ami est un cœur, et toute la valeur de l'homme se trouve à l’intérieur.